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En Irak, l'impossible retour des familles de jihadistes à al-Anbar

REPORTAGE

"Nous ne voulons pas retourner à la case départ. Si on laisse revenir les familles de Daech, cela aboutira au retour parmi nous des terroristes et ouvrira la voie à un cycle de représailles", explique un jeune chef tribal.

OLJ/AFP/Ali CHOUKEIR
13/02/2018

Les habitants de la province sunnite d'al-Anbar en Irak, récemment débarrassés du joug du groupe Etat islamique (EI), sont catégoriques : il est hors de question d'accepter le retour des familles de jihadistes, au risque de sombrer dans un nouveau cycle de violences.

Dans son "diwan" (salon) au centre de Ramadi, la capitale provinciale, où d'ordinaire il reçoit les membres de son clan, le jeune chef tribal Omar Chihan al-Alwani, 35 ans, confie sans détour que, dans sa région, la vendetta a cours. "A al-Anbar, la loi est immuable : se venger de ceux qui ont tué un membre de sa tribu en tuant n'importe qui de l'autre tribu", dit celui qui a participé aux combats contre l'EI. 

"Nous ne voulons pas retourner à la case départ. Si on laisse revenir les familles de Daech (acronyme en arabe de l'EI), cela aboutira au retour parmi nous des terroristes et ouvrira la voie à un cycle de représailles", précise cet homme coiffé d'un keffieh à damiers rouge et blanc, la visage mangé par une barbe rousse.

C'est pourtant dans cette province que les habitants, qui se sentaient victimes de discriminations de la part du pouvoir chiite à Bagdad, ont accueilli comme protecteurs les jihadistes de l'EI - sunnites comme eux-, comme ils l'avaient fait auparavant avec el-Qaëda.

Ils ont rapidement déchanté, mais il était déjà trop tard: le groupe extrémiste avait fait main basse sur la province et imposé sa loi impitoyable. "Nous ne les voulons pas ici. S'ils reviennent, le sang coulera et rien ne pourra l'arrêter", insiste M. Alwani. 


(Pour mémoire : Le chef de l'EI pour la province d'al-Anbar tué dans une frappe de la coalition)


"Des intrus"
La "bataille d'al-Anbar" a commencé fin 2013 par une insurrection de tribus sunnites contre le gouvernement. En janvier 2014, Fallouja est tombée aux mains de l'EI et en mai 2015, après plus d'un an de combats, Ramadi a été à son tour conquise. Ce n'est qu'en 2016 que l'armée irakienne et les forces paramilitaires du Hachd al-Chaabi ont repris ces deux villes, et il a fallu attendre fin 2017 pour qu'elles contrôlent l'ensemble de la province.

"Ce sont des intrus et la société les rejette", affirme sans détour Khamis al-Dahal, la soixantaine, en référence aux familles des jihadistes.  Elles sont quelque 380 familles à avoir fui leur maison après la défaite de l'EI, et les autorités irakiennes souhaitent le retour chez eux de ces femmes et enfants emprisonnés dans deux camps situés dans la province. "Le gouvernement ne peut pas nous obliger à les accepter après les meurtres qu'ils ont commis", dit M. Dahal pendant que le coiffeur lui coupe les cheveux. 

Quand l'EI a pris contrôle d'al-Anbar, les membres de la "Hesba", sa police religieuse, ont mis en application les ordres des tribunaux islamiques et puni ceux qu'ils appelaient des "apostats" et les "opposants" aux enseignements du "califat". Certains ont été flagellés en public, d'autres ont été exécutés, comme les membres de la tribu d'Abou Nimr dans la ville de Hit, pour avoir refusé de prêter allégeance à l'EI. Les jihadistes se sont également emparés de maisons et en ont détruit à l'explosif des dizaines d'autres appartenant à des agents des services de sécurité ou à des membres de tribus loyales au gouvernement.


(Pour mémoire : Retour ému des premières familles à Fallouja)


"Retour du sang"
Le vent a aujourd'hui tourné, et des femmes de jihadistes emprisonnées dans des camps seraient victimes "d'abus et d'exploitation sexuelle" de la part des gardiens, selon l'ONG Refugees International basée à Washington.

Omar Ibrahim, un ancien combattant tribal n'est pas contre le retour de ces familles, mais "le timing est mauvais et risque de provoquer la sédition et le retour du sang dans les rues d'al-Anbar". Pour lui, la solution serait de les placer "dans un camp supervisé par le gouvernement" où ces femmes et enfants réapprendraient "le sens de vivre ensemble pour combattre la pensée extrémiste".

Ramadi porte toujours le stigmate des violences dues à l'offensive des forces gouvernementales contre l'EI, mais aussi aux représailles des habitants contre les maisons des jihadistes quand la situation a tourné en leur défaveur. Selon Erfan Ali, chef du programme ONU-Habitat en Irak, 8.289 maisons à Ramadi et 1.244 à Fallouja ont été détruites ou sévèrement endommagées. 

Les habitants interrogés assurent que les maisons nouvellement détruites appartenaient à des familles dont les fils étaient des combattants de l'EI. Et si tout le monde connaît les auteurs, personne ne veut divulguer leur noms. Car la peur de l'EI est toujours présente, même si les jihadistes ont disparu. La population traumatisée craint leur retour et certains habitants affirment que "c'est juste une question de temps avant qu'ils ne reprennent les villes et les villages".   En tout cas, à Ramadi, personne n'ose effacer certains slogans peints sur les murs des maisons comme "Propriété de l'Etat islamique".


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