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Moyen Orient et Monde

Afrine : qui veut quoi et pourquoi ?

Décryptage
06/02/2018

La bataille de Afrine est venue rappeler à ceux qui semblaient en douter que la guerre syrienne n’est pas encore terminée. Première grande confrontation post-État islamique (EI) sur le territoire syrien, l’offensive menée par Ankara contre les milices kurdes des YPG (Unité de protection du peuple) marque l’entrée dans une nouvelle phase du conflit, où les divergences qui avaient été mises entre parenthèses au nom de l’unité contre l’EI refont surface. Il en ressort un tableau qui, malgré les annonces victorieuses de part et d’autre, ressemble à une pétaudière que personne ne parvient à dominer complètement. Divisée en plusieurs zones d’influence encore évolutives, la Syrie évolue au gré des superpositions bancales entre les stratégies des puissances extérieures et les desiderata des acteurs internes. Débutée le 20 janvier dernier, la bataille de Afrine que chaque belligérant suit, pour différentes raisons, avec une attention particulière en est actuellement la meilleure preuve. Focus sur ce qu’attendent les principaux acteurs de cette bataille qui dépasse largement le simple cadre local.


La Turquie


Pour Ankara, la bataille de Afrine est une question de sécurité intérieure. Branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) avec qui la Turquie est en guerre discontinue depuis 30 ans, les YPG sont considérés comme un groupe terroriste par Ankara. Ce dernier ne peut pas tolérer que ces milices kurdes établissent une entité autonome à sa frontière sud, avec le risque que celui-ci constitue une arrière-cour pour le PKK. L’annonce par les États-Unis de la formation d’une force de coalition au nord de la Syrie a précipité l’offensive turque, qui était néanmoins préparée depuis plusieurs mois. L’offensive permet au président turc Recep Tayyip Erdogan de rallier tous les nationalistes sur le plan intérieur et de briser l’élan kurde avant qu’il ne tire les dividendes de leur participation à la victoire contre l’EI. Ankara ne veut pas s’arrêter à Afrine et a déjà désigné Manbij comme prochain objectif. Avec le risque d’une escalade avec les États-Unis et d’un alignement obligé sur la position de Moscou.


Les YPG


Pour les milices kurdes la bataille de Afrine est certainement tout aussi importante que celle qui les avait vu affronter l’EI à Kobané entre septembre 2014 et janvier 2015. Kobané avait montré leur capacité de résistance et leur avait permis d’acquérir le statut de meilleurs alliés possibles, aux yeux des Occidentaux, pour combattre les jihadistes sur le sol syrien. Afrine remet en question tout leur projet d’autonomie dans le nord syrien, qui avait été rendu possible grâce aux territoires acquis au cours du conflit. Isolées, les milices kurdes veulent résister le plus longtemps possible en espérant que leurs alliés occidentaux feront pression sur Ankara. Compte tenu du déséquilibre des forces, l’aspect symbolique semble désormais le plus important pour les Kurdes. Plus ils résistent, plus ils sortiront renforcés de cette bataille. Si, acculés, ils décident au contraire de négocier leur sortie, il leur sera sans doute plus difficile de préserver leur domination sur les autres territoires.



Le régime syrien


Damas regarde la bataille de Afrine comme un animal qui attendrait que ses proies s’entre-déchirent pour achever la plus faible d’entre elles. Voir l’armée turque encadrer les rebelles syriens sur son propre sol, sans pouvoir bouger un orteil, n’est certainement pas pour lui plaire. Mais de cette situation, il pourrait tirer avantage. D’abord parce que l’affaiblissement des Kurdes, qui ont été désignés comme des traitres par le président syrien Bachar el-Assad en décembre dernier, est une bonne chose pour un régime toujours déterminé à reconquérir toute la Syrie. Paradoxalement, Ankara et les rebelles syriens font, d’une certaine manière, le sale boulot du régime, alors que de nombreuses rumeurs circulent sur le fait que Damas pourrait remettre la main sur l’enclave kurde une fois la bataille terminée. Ensuite, parce que la bataille à Afrine a mobilisé des milliers de combattants rebelles venus d’Idleb, ce qui facilite l’offensive du régime sur cette province. Enfin, parce que, cerise sur le gâteau, la bataille accentue les divergences entre Ankara et Washington, dont l’alliance sur le sol syrien aurait pu constituer une sérieuse menace pour le régime.


Les rebelles

 
L’Armée syrienne libre (ASL) avait pratiquement disparu des radars du conflit syrien. Pas parce qu’elle n’existait plus, mais parce que les groupes jihadistes avaient focalisé quasiment toute l’attention entre 2014 et 2018. L’ASL, composée d’une multitude de groupes assez disparates, renaît aujourd’hui de ses cendres mais comme un obligé d’Ankara dans sa guerre contre les Kurdes syriens. Les rebelles syriens prennent leur revanche sur les Kurdes, alors que ceux-ci les avaient chassés de plusieurs localités dans le nord-ouest syrien. Mais leur image pourrait en sortir détériorée : ils passent de la lutte contre le régime syrien et ses parrains russe et iranien au statut de fantassins de l’armée turque dans sa guerre contre les milices kurdes. Ils étaient dans le camp de David, ils sont désormais dans celui de Goliath. Pire : c’est leur marge de manœuvre qui pourrait en être le plus impactée alors que l’offensive a eu pour effet de rapprocher un peu plus Ankara de Moscou.


La Russie


Ce que Moscou a perdu d’un côté, il l’a gagné de l’autre. L’Ours russe prenait jusqu’alors soin de renforcer ses liens avec les milices kurdes, en vue de les intégrer à son projet de paix en Syrie. Alors qu’Ankara s’est mis d’accord avec Moscou avant l’offensive, et que les militaires russes ont quitté l’enclave kurde avant les premiers bombardements, les Kurdes accusent à raison la Russie de les avoir sacrifiés sur l’autel d’une entente avec la Turquie. C’est notamment pourquoi ils ont boycotté la réunion de Sotchi, le 30 janvier dernier, qui était censée réunir toutes les composantes de la société syrienne pour poser les bases d’un nouveau processus de paix. La Russie a sans doute perdu la carte kurde, même si rien n’est définitif en Syrie. Sa volonté d’imposer sa paix s’est soldée par un fiasco. Mais les avancées sur le terrain lui sont clairement favorables, tant à Idleb qu’à Afrine. Et surtout, Moscou a pris un peu plus l’ascendant sur la Turquie, qui non seulement lui est désormais redevable, mais qui en plus devrait être un allié de choix dans la bataille – au moins diplomatique – contre Washington en Syrie.


Les États-Unis


Afrine n’a jamais fait partie de la zone d’influence de Washington en Syrie. Alors qu’ils ont annoncé vouloir pérenniser leur partenariat avec les Kurdes syriens, les Américains ont, dans un premier temps, fait comme si la bataille de Afrine ne les concernait pas. Mais entre son allié de l’OTAN et son principal partenaire sur le sol syrien, Washington ne pouvait pas rester totalement neutre. S’il semble désormais chercher à modérer la position turque, il veut surtout éviter qu’Ankara ne poursuive son offensive vers Manbij, où les forces spéciales américaines sont présentes. Les États-Unis n’ont, a priori, pas l’intention de quitter Manbij, malgré les demandes incessantes et les menaces d’Ankara. Mais le département d’État multiplie les initiatives pour trouver un terrain d’entente avec son allié turc. L’affaiblissement de l’allié kurde pourrait remettre en question les plans de Washington, alors que le secrétaire d’État Rex Tillerson a affiché récemment des objectifs très ambitieux pour les États-Unis en Syrie : empêcher le retour de l’EI, endiguer l’influence iranienne, affaiblir le régime syrien.


L’Iran


Téhéran et les milices qui lui sont obligées scrutent la bataille au loin. Si l’Iran a appelé la Turquie à la retenue et se méfie certainement, au même titre que le régime, du gain d’influence qu’Ankara pourrait tirer de la bataille, il devrait également y trouver son compte. Ayant lui-même une minorité kurde, Téhéran ne voit certainement pas d’un mauvais œil le fait que les velléités d’autonomie des Kurdes syriens soient matées par Ankara. Ils partagent en outre les mêmes raisons de satisfaction que le régime. Car contrairement à Moscou, Téhéran semble convaincu que le temps de la paix n’est pas encore venu, et qu’il lui est nécessaire de solidifier ses acquis, notamment dans l’est et dans le sud syrien, face à la double menace américaine et israélienne. La continuation de la guerre, l’affaiblissement de l’allié américain permettent à Téhéran de continuer de jouer sa propre carte, en s’appuyant sur les milices, sans passer par un règlement global du conflit qui l’obligerait sans doute à faire des concessions.


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LA TABLE RONDE

Dans toute cette description des forces et interets en présence on fait 2 constats :

1) Le vrai problème est entre allié de l'OTAN, Amérique du clown et de l'hypocrite turc , tandis que du cote des resistants à ce bloc tout va bien pour le moment

2) Mais où est donc la CONNIVENCE , BON DIEU DE BONSOIR?

Chacun avançant ses pions à qui mieux mieux .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE TURC VEUT JUGULER A MOYENNE ECHEANCE L,ASPIRATION
D,INDEPENDANCE A LAQUELLE REVENT TOUS LES KURDES... SES KURDES COMPRIS... MAIS PAR SON INTERVENTION IL NE FAIT QU,IMPORTER LE PROBLEME CHEZ LUI !

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