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Liban

L’humoriste Hicham Haddad poursuivi une seconde fois

Liberté d’expression

Le Conseil supérieur de la magistrature reproche au satiriste de la LBCI d’avoir porté atteinte au pouvoir judiciaire.

Claude ASSAF | OLJ
02/02/2018

L’humoriste Hicham Haddad, animateur de l’émission Lahon w bass, diffusée tous les mardis sur la chaîne télévisée LBCI, n’est pas près d’en finir avec les déboires judiciaires. Une semaine après les poursuites engagées contre lui par le procureur général près la Cour de cassation, Samir Hammoud, le Conseil supérieur de la magistrature a saisi hier le parquet, lui demandant de mener une action publique à son encontre.

Dans son émission du mardi 23 janvier, M. Haddad avait tourné en dérision les prévisions pour 2018 du voyant Michel Hayek, qui conseillait au prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, de « manger moins de fast-food », avant de commenter : « Avec tout ce qui se passe dans la région, il lui conseille de manger moins de hamburgers ? Je lui conseille de mettre un terme aux campagnes, aux arrestations, aux frappes militaires... » L’animateur avait en outre fait des plaisanteries au sujet du Premier ministre, Saad Hariri, et du secrétaire général du courant du Futur, Ahmad Hariri.


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Considérant que les propos de M. Haddad constituaient notamment une diffamation à l’encontre du prince héritier saoudien et une atteinte aux relations du Liban avec un autre pays, Samir Hammoud avait enclenché le surlendemain une action contre lui et déféré son dossier devant la procureure générale près la cour d’appel, Ghada Aoun, qui l’a transféré au tribunal des imprimés.
En réaction à la démarche judiciaire, le satiriste a aussitôt assuré qu’il serait encore plus virulent dans ses prochaines émissions. Ce qui n’était pas des paroles en l’air, puisque pas plus tard que mardi dernier, il a choisi de présenter Lahon w bass en tenue de prisonnier, jouant plusieurs sketchs humoristiques dans lesquels il s’entretenait avec un soi-disant cheikh, puis avec un avocat de défense et aussi avec le journaliste Firas Hatoum, qui avait fait l’objet d’un interrogatoire il y a deux ans. Mais selon une source judiciaire haut placée, c’est surtout l’épisode où il reprend une chanson populaire dont il modifie les paroles pour s’adresser au juge Samir Hammoud en l’affublant du diminutif Hammouda qui lui a attiré les foudres du CSM. « Juge Hammouda, qui t’a dit d’engager des poursuites contre moi ? Les déchets sont déversés (n’importe où), tu ne crois pas que cela mérite des poursuites judiciaires ? Et les navires(-centrales) ? Juge Hammouda, tu oublies que c’est toi qui a fait sortir Assala ? » dit la chanson, rythmée en direct par les ondulations lascives d’une danseuse orientale.

L’animateur faisait ainsi allusion à la crise des déchets dont pâtit le pays, ainsi qu’à la querelle autour de la location des navires-centrales pour la production d’électricité et à la chanteuse Assala, qui avait été libérée, en juin 2017, à peine quelques heures après son arrestation pour possession de cocaïne à l’aéroport de Beyrouth.


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Suite au programme télévisé, le Conseil supérieur de la magistrature a annoncé, hier, dans un communiqué, qu’il a décidé de demander au parquet de cassation de « faire le nécessaire pour intenter une action publique » contre M. Haddad, reprochant à ce dernier de « s’en être pris au procureur général près la Cour de cassation, alors que, poursuit le texte, ce juge « remplit le rôle qui lui est édicté par la loi ». « Il n’est pas possible d’être laxiste face à un comportement qui constitue une atteinte au pouvoir judiciaire et se répercute sur la réputation et le prestige de ce pouvoir », ajoute le communiqué, révélant en outre que le CSM a « décidé de demander au Conseil national de l’audiovisuel d’assumer ses responsabilités, face au niveau atteint par cette émission ».
L’instance administrative de la justice a également prévenu qu’à l’avenir, « la justice ne sera pas indulgente à l’égard de toute atteinte, indépendamment de la partie qui en est responsable, sachant qu’elle est un pilier de l’État de droit ».

Contacté par L’Orient-Le Jour, Hicham Haddad n’a pas voulu commenter le communiqué du CSM, déclarant qu’il ne se prononcera pas avant de savoir, dans les jours à venir, pour quels motifs précis le parquet a été saisi.
Le ton du magistrat Hammoud, que L’OLJ a pu joindre, était également au laconisme. « Je n’ajouterai pas un mot au communiqué publié par le Conseil supérieur de la magistrature », a-t-il fermement indiqué.
Une source judiciaire haut placée a, pour sa part, exprimé à L’OLJ son indignation face à « un acte aussi honteux », indiquant que le code pénal punit de sanctions toute personne qui porte atteinte aux magistrats dans le cadre de leurs fonctions.

Le juge Hammoud devrait ainsi déférer l’affaire devant le parquet de la cour d’appel du Mont-Liban, compétente territorialement, vu que la chaîne LBCI est située dans cette région. Trois possibilités s’offriraient alors : classer sans suite le dossier, le transmettre au tribunal des imprimés, ou encore le déférer devant le juge d’instruction. Il faut savoir que si M. Haddad se retrouve devant le tribunal, il ne pourrait pas faire l’objet d’une arrestation avant le jugement, tandis que le juge d’instruction a le pouvoir d’ordonner un mandat d’arrêt à son encontre avant de le déférer devant le tribunal.


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Tony BASSILA

Les autorités politiques et judiciaires ont-elles complètement perdu le sens de l'humour? Que devient la liberté d'expression que revendiquent ces mêmes dirigeants politiques et judiciaires ?
M. Haddad est un humoriste populaire et responsable. Il se défendra avec succès j'en suis persuadé,jusqu'au bout !

Yves Prevost

Se moquer d'un juge, quel crime abominable! Les membres du Conseil Supérieur de la Magistrature en ont frémi d'une juste indignation!
Nos dirigeants se prendraient-ils pour des dieux?
En France, une des émissions préférées de Chirac était "Les guignols de l'info" qui ne ratait pourtant jamais une occasion de brocarder le président de la République.
"Rire est le propre de l'homme" nous disait Rabelais, relayé par Bergson. Voudrait-on nous déshumaniser?

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