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Culture

Le zajal est en deuil, son Zaghloul el-Damour n’est plus

Disparition

Il dégainait le verbe comme un mousquetaire tirait son épée. Et touchait son adversaire en deux temps, trois rimes. Le poète et zajaliste s’est éteint à l’âge de 93 ans.

30/01/2018

Avec la disparition de Zaghloul el-Damour, ce n’est pas une page de l’art du zajal qui se tourne, mais un livre. Un livre dont il a écrit les chapitres les plus importants et qui raconte non seulement la flamboyance de ces joutes oratoires ancêtres arabes du slam, mais des épisodes qui parlent d’un temps que les moins de 20 ans ne connaissent sans doute pas ou peu. Un temps où des milliers de spectateurs assistaient chaque soir à des duels entre équipes de zajalistes. Un temps où ces soirées poétiques genre souks oukaz – certaines retransmises les mercredis soir sur Télé-Liban – faisaient triompher le mot et la rime ; où les improvisations balançaient entre la douce moquerie et le sarcasme mordant, au rythme du daff et de la tabla, devant une tablée garnie de mezzé, feuilles de laitue géantes et verrines d’arak.

Le petit oiseau
Joseph el-Hachem n’est pas né à Damour comme son nom de scène l’indique. Il a vu le jour en 1925 à Bauchrié, dans le Metn. Mais son père, qui y est arrivé à l’âge de neuf ans, a toujours été appelé le Damouri (celui qui vient de Damour). Petit, Joseph el-Hachem a été surnommé Ibn el-Damouri et lorsqu’il a commencé à chanter et à composer du zajal, à dix ans, il a gagné le surnom de Zaghloul (petit oiseau).

Le mot zajal est issu de zajila qui veut dire chanter, parler haut, s’amuser. Mais pour Zaghloul el-Damour, le zajal était surtout « de la poésie à l’état sauvage ». Dans un entretien à L’Orient-Le Jour en 1972, il expliquait à notre collègue Mirèse Akar : « Je crois que c’est la meilleure définition qu’on puisse en donner parce qu’elle indique à la fois son style impromptu et la fraîcheur, la spontanéité de ses images qui, pour moi, sont bien supérieures à l’imagerie affectée de la poésie arabe classique. D’ailleurs, c’est bien simple, nous ne pouvons pas nous permettre sur scène des images de type classique. On nous lancerait des tomates sans tarder ! » Avec sa griffe humoristique, il ajoutait : « Pour notre public populaire, le zajal est le pain quotidien et ce public-là n’a aucune envie d’avoir de la brioche ! »

La voix du poète
Zaghloul el-Damour a fondé sa première troupe en 1945 en s’entourant de 4 poètes, à la manière de Chahrour el-Wadi, le grand zajaliste qui a instauré les lois du genre au Liban dans les années 20.  Le zajal exige présence d’esprit poétique et belle voix. Zaghloul el-Damour possédait les deux.

Il avait édité de nombreux disques, dont certains ont été pressés à New York, au Brésil et au Venezuela. Il avait vécu près de trois ans au Brésil de 1952 à 1955, avant de se rendre en Argentine, en Uruguay et au Paraguay. La tournée avait duré quatre ans. « Je peux vous assurer que pas un membre des colonies libanaises d’Amérique latine n’a manqué nos soirées », disait avec fierté mais non sans autodérision cet ambassadeur « du village, de la montagne libanaise, des chèvres et des genêts », qui mettait un point d’honneur de faire rire et pleurer son public à une minute près.
Le zajaliste avait également effectué de nombreuses tournées en Afrique et dans les pays arabes, mais il retrouvait avec empressement son cher pays, affirmant à chaque fois : « Mon véritable public, c’est au Liban que je le trouve. »

Soupape de sécurité
Zaghloul el-Damour a dirigé une revue intitulée al-Masrah, presque entièrement dédiée au zajal et dont le tirage atteignait, au début des années 70, les 10 000 exemplaires. Preuve de la popularité d’un art qui gagnerait à être revivifié, revigoré et remis au goût du jour, surtout en cette période préélectorale houleuse, puisque, comme l’a indiqué l’Unesco en inscrivant le zajal sur la liste du patrimoine immatériel, « les joutes poétiques servent de soupape de sécurité et aident à résoudre les conflits et à renforcer la cohésion sociale ».

La voix de Zaghloul el-Damour s’est éteinte. Mais elle résonne encore au cœur de la montagne libanaise. Pour se les remémorer ou les découvrir, signalons que de nombreux enregistrements de soirées de zajal du poète disparu sont disponibles sur YouTube et sur iTunes.

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Antoine Sabbagha

Le Grand du zajal est mort .Qu'il repose en paix.

Sarkis Serge Tateossian

Un monde de poésie...
Qu'il repose en paix.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL ETAIT LE PREMIER... POUR MOI, LE CHAMPION DU ZAJAL !
ALLAH YIR7AMOU !

Wlek Sanferlou

Allah yirhamak Zaghloulna ! Zaghloul Lebnen!

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