L'éditorial de Issa GORAIEB

Le haha et le hi-han

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
27/01/2018

On interdit des films à bout de bras, on charcute les revues étrangères, on poursuit des journalistes ; mais c’est en s’attaquant au rire, le propre de l’homme, que cette entreprise d’abêtissement du peuple libanais atteint le comble de la stupidité.

Le rire aux éclats est la dernière ressource de la rage et du désespoir, écrit Victor Hugo. Le rire est une chose trop sérieuse sur laquelle il ne faut pas plaisanter, renchérit Raymond Devos, illustre spécialiste du genre. Si sérieuse, en fait, que le providentiel phénomène du haha a fait l’objet de recherches scientifiques très poussées : les savants s’accordant à croire qu’il est plein de bienfaits pour l’esprit, mais aussi pour le corps, puisqu’il équivaut notamment à un exercice respiratoire intense, ou encore à un jogging stationnaire.

Mais tout cela est apparemment trop compliqué pour ces tristes sires, intraitables moralisateurs qui se posent en vigilants gardiens de notre santé intellectuelle et morale. En traînant devant la justice un animateur de télé abusivement accusé d’irrévérence envers le prince héritier d’Arabie, ce sont deux erreurs, plutôt qu’une, que commettent ces messieurs-dames de l’inquisition. Car ce n’est pas seulement à Sa Majesté le Rire qu’ils font offense en s’offusquant de répliques qui n’ont rien de diffamatoire et qui, par définition, n’ont en effet d’autre objet que de dérider. Tout ce que font ceux qui crient au scandale, c’est dénier au citoyen libanais le seul exutoire qui lui reste, son défouloir, son remède anti-stress, son gaz hilarant faisant office d’oxygène dans un pays pratiquement dénué de services publics où les serviteurs de l’État ne pensent généralement qu’à se servir eux-mêmes. Où le grippage de la démocratie et les associations de familles politiques interdisent le renouvellement – en mieux – de la caste au pouvoir.

On le concédera volontiers, les piques que lancent à la volée les diseurs ne sont pas toujours du meilleur goût, et bien gras sont les rires qu’elles suscitent. C’est grâce à elles cependant que l’on arrive à rire encore dans les chaumières, plutôt que de macérer dans la morosité ambiante, que de fulminer contre les pannes de courant électrique et d’eau, contre l’invasion des ordures ménagères, la cherté de vie et le pillage éhonté des richesses nationales. Pour cette seule raison, une Autorité un tant soit peu intelligente devrait bichonner, materner, décorer et même subventionner ces forçats de la dérision, plutôt que de leur chercher querelle.

Je serai encore plus virulent la prochaine fois, promettait hier l’humoriste. Suprême humiliation pour ses détracteurs, les rieurs, une fois de plus, seront forcément de son côté.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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