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Idées

Le combat contre la censure, un choix politique

Point de vue
Ayman MHANNA | OLJ
27/01/2018

Le combat contre la censure des œuvres d’art au Liban n’est pas récent. À chaque interdiction d’un film ou d’une pièce de théâtre, des articles sont publiés pour dénoncer la décision et le débat est rouvert sur les amendements à apporter aux lois régissant la censure.

Plusieurs tactiques différentes ont été testées. Tout d’abord, informer. C’est ce que s’évertue le Centre SKeyes à faire depuis sa création, en 2007, en recensant les décisions de censure et s’enquérant sur les raisons qui ont poussé les autorités à interdire une œuvre d’art. C’est ce que fait également l’association March à travers son « musée de la censure », une base de données numérique réunissant toutes les œuvres interdites au Liban depuis 1940.

Ensuite, se mobiliser. En témoignent les rassemblements en faveur de Marcel Khalifé en 1998-1999 poursuivi pour atteinte à la religion, la vague de soutien plus récente à Ziad Doueiri, et les tentatives de projeter des films controversés hors des salles habituelles, comme avec Chou Sar?  (« Que s’est-il passé ? ») de De Gaulle Eid et In This Land de Reine Mitri.

Nous avons également essayé la dérision, avec Mamnou3 !  (« Interdit »), la première web-série satirique du monde arabe parodiant la vie quotidienne au bureau de la censure, produite pour SKeyes par Nadim Lahoud, dirigée par Nina Najjar et écrite par Camille Salamé. Une approche suivie aussi par March à travers ses pièces de théâtre Bto2ta3 aw ma bto2ta3 (« Ça passe ou ça ne passe pas ? » ; interdite) et La3younak Sidna (« À vos ordres chef ! ») de Lucien Bourjeily.

Sans oublier enfin l’approche plus conventionnelle, proposant des amendements aux lois existantes. Les avocats Nizar Sagieh et Nayla Geagea ont dans ce sens publié en 2010 un rapport de référence, intitulé Censorship in Lebanon : Law and Practice (« La censure au Liban, les lois et la pratique »), énumérant les règles suivies par les autorités et les mesures extralégales qu’elles imposent aux réalisateurs, scénaristes, metteurs en scène et distributeurs. Et les députés Nadim Gemayel et Serge TerSarkissian ont déposé une proposition de loi en février 2016 pour réformer la procédure actuelle d’autorisation des films, notamment en substituant la compétence d’une direction du ministère de la Culture à celle de la Sûreté générale en matière de contrôle préalable des productions cinématographiques et en ouvrant à la personne lésée un droit de recours administratif contre l’éventuelle décision finale de censure.


(Lire aussi : La censure au Liban, comment ça marche ?)


Choix de société
Malgré cela, aucun progrès notable n’a été accompli. Les mêmes arguments se répètent et tous les acteurs campent sur leurs positions. Ce n’est pas une discussion technique sur les articles de loi à modifier qui changera les choses, ni un énième communiqué de presse dénonçant la censure, ni un débat télévisé.

La réponse viendra de choix de société et de choix politiques, mis en exergue par des œuvres récemment censurées. Le choix entre la préservation des privilèges des groupes religieux et la défense des victimes d’abus, présenté par le film Spotlight de Tom McCarthy sur les cas de pédophilie au sein de l’Église catholique américaine. Le choix entre le travail de mémoire et l’amnistie-amnésie collective, présenté par Chou Sar ?. Le choix entre la validation des régimes politiques des puissances régionales, de l’Iran jusqu’au Maroc, et la défense des valeurs démocratiques, présenté par Green Days de Hana Makhmalbaf ou le documentaire 3 Stolen Cameras produit par les marocains RåFILM et Équipe Média. Le choix entre la prévalence du conservatisme sociétal et le soutien aux libertés individuelles, présenté par The Beach House de Roy Dib. Mais c’est tout simplement aussi le choix entre l’absurde et le réalisme, quand les autorités osent penser que leur décision d’interdire des œuvres-cultes, comme Le Dictateur de Chaplin, le Da Vinci Code de Dan Brown et la série pionnière The West Wing d’Aaron Sorkin, a la moindre chance d’être respectée dans les faits.

La question de la censure n’est donc plus une question sectorielle, à traiter dans le volet culturel qui fait rarement partie des programmes électoraux et ne dispose que d’une infime fraction du budget de l’État. C’est une question politique par excellence, au centre du débat électoral qui s’annonce. La lutte contre la censure prendra la vigueur qui lui a tant manqué, le 6 mai 2018, en votant pour des candidats qui fondent leur programme sur le socle des libertés publiques et individuelles et qui aspirent à construire leur légitimité sur le libre arbitre citoyen et non sur leurs allégeances confessionnelles et régionales. Notre liberté a besoin de leur courage.


Secrétaire général du Renouveau démocratique et directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir.



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