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Liban

Le verdict du tribunal militaire dans l'affaire Hanine Ghaddar : peine « indulgente » ou jugement politique ?

Affaire Hanine Ghaddar

L’avocat de l’accusée prévoit de faire opposition à la sentence aujourd’hui.

19/01/2018

La condamnation par contumace à six mois de prison de la journaliste et chercheuse Hanine Ghaddar par le tribunal militaire lundi dernier est à situer dans un contexte politique étroitement lié aux intérêts de ceux que Mme Ghaddar n’a eu de cesse d’exposer à travers son travail de journaliste au Liban – et de chercheuse depuis l’automne 2016 au Washington Institute for Middle Eastern Studies. En l’occurrence, les intérêts de l’axe iranien. À titre d’exemple, son dernier article de recherche, intitulé « Les femmes du Hezbollah ne sont pas heureuses », en date du 12 octobre 2016, qui parle de chantages à caractère sexuel exercés par le parti sur des veuves de combattants morts en Syrie.

Le jugement du tribunal militaire dont il est question condamne la journaliste chiite pour « atteinte à l’armée » en 2014, lors de sa participation à un colloque organisé par le Washington Institute dans la capitale américaine. À l’époque, elle avait notamment évoqué une connivence entre l’armée et le Hezbollah, ce qui lui avait valu de virulentes accusations de trahison de la part de médias du 8 Mars et sur les réseaux sociaux. Sauf qu’on ne lui reprochait pas alors une atteinte à l’armée, mais une collaboration avec Israël.

Ses pourfendeurs se basaient alors sur la participation d’Ehud Barack, alors ministre israélien de la Défense, à ce même colloque. C’était fermer l’œil sur le fait que la journaliste avait sciemment évité de prendre part au panel dans lequel M. Barack devait intervenir. C’était surtout occulter le fait que, si Mme Ghaddar est une opposante au Hezbollah, c’est aussi à ce titre qu’elle se considère comme une défenseure acharnée de la cause palestinienne.

Mais dans la rhétorique du 8 Mars, ces deux positions sont inconciliables : s’opposer au Hezbollah, c’est être prosioniste, cela étant à l’évidence le meilleur moyen de diaboliser les opposants au parti chiite, notamment au sein de sa communauté. Cette campagne ciblée n’est pas à dissocier d’une plus vaste campagne de lynchage médiatique orchestrée par le Hezbollah entre 2014 et 2015 contre plusieurs chiites indépendants dans le but de les discréditer, à l’époque où l’administration Obama pavait la voie à l’accord sur le nucléaire iranien.

Le motif latent des accusations de prosionisme dirigées contre Mme Ghaddar était dans la teneur de son intervention au colloque de Washington : elle y déconstruisait le mythe par lequel le Hezbollah sacralise sa participation à la guerre en Syrie, tout en démontrant les aspirations hégémoniques de l’Iran sur la rive orientale de la Méditerranée. La description de ce qu’elle estimé être un parti pris de l’armée libanaise en faveur de l’extrémisme chiite, c’est-à-dire le Hezbollah, est venue étayer sa démonstration.

C’est ce dernier élément qui a été retenu par le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, Sakr Sakr, dans son acte d’accusation contre Mme Ghaddar en date du 16 décembre 2016. L’accusation de « porter atteinte à la réputation de l’institution militaire et à l’État libanais » a ensuite été confirmée par le juge militaire un an plus tard, dans son jugement de lundi dernier.


(Lire aussi : Hanine Ghaddar condamnée à six mois de prison par le tribunal militaire )


« Peine atténuée »
L’acte d’accusation a été précédé d’une enquête militaire, dont le rapport a été rédigé à Yarzé le 26 novembre 2016. Ce rapport – dont nous avons obtenu une copie – revient sur la participation de Mme Ghaddar au colloque du Washington Institute « en présence du (ex-)Premier ministre israélien Ehud Barack (…), avec qui elle a eu des échanges sur les retombées militaires et politiques de la participation du Hezbollah en Syrie (…) ». Des propos de Mme Ghaddar, le rapport s’attarde sur ceux relatifs à la relation entre l’armée et le Hezbollah : outre « l’émergence du Hezbollah en tant que résistance par la domination d’autres groupes », et le fait que sa participation en Syrie « attise le conflit sunnite-chiite », le rapport cite la journaliste sur « la mainmise du Hezbollah sur Ersal, suite à sa participation à la bataille dans cette bourgade, et avant cela à la bataille contre (le cheikh salafiste) Ahmad el-Assir, et la réussite du projet du Hezbollah à Tripoli, d’autant que les principales figures sunnites de la ville ont capitulé devant les services de renseignements de l’armée ». Et le rapport d’ajouter, sans plus de détails, qu’elle « a attaqué l’institution militaire ».

Le fait que le commissaire du gouvernement n’en ait retenu que l’atteinte à l’armée, en écartant les accusations d’intelligence avec l’ennemi, est vu d’un bon œil par l’avocat de Mme Ghaddar, Marwan Sakr. « C’est un moyen pour le commissaire du gouvernement d’atténuer la peine qu’elle risquait d’encourir », explique-t-il à L’Orient-Le Jour, avec une certaine retenue sur les dessous politiques de l’affaire.

Si les enquêteurs militaires se sont attardés sur la connivence entre l’armée et le Hezbollah telle que dénoncée par Mme Ghaddar, c’est que celle-ci est venue égratigner « l’image de l’armée libanaise » à Washington, sous l’angle de ses rapports avec le Hezbollah, commente pour L’OLJ l’avocat Lokman Slim, lui-même taxé en 2015 de faire partie des « chiites de l’ambassade » (selon les termes du secrétaire général du Hezbollah).

Pour un opposant chiite au Hezbollah qui a requis l’anonymat, le parti de Hassan Nasrallah se sent le plus menacé lorsque ses opposants libanais mobilisent des interlocuteurs étrangers contre ses intérêts. « La condamnation judiciaire de Mme Gaddar est une condamnation de sa tentative de déstabiliser le Hezbollah à l’étranger – une condamnation qui a ceci de pernicieux qu’elle est prononcée au nom de la sauvegarde des intérêts de l’armée », estime-t-il, en notant l’effet de dissuasion que ce verdict pourrait avoir sur d’autres contestataires.


(Lire aussi : Hanine Ghaddar dénonce la « tentative vaine » du Hezb de « brimer la liberté d’expression »)


Un « message » au Washington Institute
Pour M. Slim, le jugement serait aussi à lire comme « un message adressé au Washington Institute et son directeur du programme des politiques arabes, David Schenker – pressenti pour le poste stratégique de sous-secrétaire d’État ». Le timing des poursuites engagées contre la journaliste en est révélateur. La police militaire a ouvert son enquête après avoir reçu un rapport de la Sûreté générale en date du 10 septembre 2016, soit moins d’un mois après le départ définitif de la journaliste pour les États-Unis, le 2 août 2016.

Dans ce contexte, la sentence par contumace du tribunal militaire serait une tentative d’attirer la journaliste au Liban pour clore l’affaire. Une tentative qui semble vaine pour l’instant, à en croire ses proches. L’avocat de l’accusée prévoit en revanche de faire opposition au jugement aujourd’hui, dans le délai légal de dix jours. Dans l’espoir que les motifs politiques à l’origine de cette affaire se soient entre-temps apaisés.



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DAMMOUS Hanna

Celui qui ne pense pas comme nous et un ennemi. Cela s'appelle le dictat de la pensée unique. C'est un des grands problèmes du sous-développement du M.O.

DAMMOUS Hanna

Celui qui ne pense pas comme nous et un ennemi. Cela s'appelle le dictat de la pensée unique. C'est un des grands problèmes du sous-développement du M.O.

Houri Ziad

Evidement les juges ont peur..les assasins rodent toujours...il vaut mieux rester dans les rangs...adieu liberte

Pierre Hadjigeorgiou

Il ne pourront pas la faire taire longtemps comme ils ne pourront pas faire taire longtemps la majorité de la populace chiite qui en a marre de ces voyous. Compter les mois, ils ne leurs en reste plus beaucoup...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,ANNULER FERAIT DU BIEN A TOUS !

LAWSON KASSHANNA

SALUT TO ALL THE LEBANESE PEOPLE WHO BELIEVE IN DEMOCRACY AND FREEDOM

Saliba Nouhad

Parfait exemple de l’autoritarisme, de l’extrémisme et de la mainmise du Hezbollah sur la vie politique du pays: ils ne tolèrent aucune forme de critique ou d’opposition et utilisent les arguments de dictateurs rétrogrades à savoir, si vous n'êtes pas avec moi, donc vous êtes un traître collaborateur avec les sionistes et il faut à tout prix vous réduire au silence et vous punir...
Il existe des milliers de Hanine Ghaddar dans la communauté chiite mais qui n’ont pas son courage et n’osent pas ouvrir la bouche...
Mais il ne faut pas perdre l’espoir d’un changement prochain...

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