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Liban - La carte du tendre

Un pont entre deux rives

Crédit photo : collection Georges Boustany/LLL.

À Dzovig et aux autres, qui nous ont tant apporté dans leurs maigres bagages.

Les anciens de Beyrouth avaient pour habitude d'appeler « bourj » (tour) toute bâtisse dépassant deux étages, et parfois de donner le nom de son propriétaire à tout un quartier. Nous voici donc devant Bourj Hammoud, dans la banlieue nord-est de Beyrouth, où l'on dit qu'un Hammoud Arslan possédait une résidence*, il y a bien longtemps de cela.


Le cadre est à la fois familier et déroutant : trois hommes traversent un pont dont on reconnaît aisément l'emplacement mais pas les détails architecturaux. Pourtant, deux indices nous placent d'emblée en face du quartier arménien, au-dessus du fleuve de Beyrouth : les caractères peints sur la façade blanche au second plan et le fond montagneux où se détache, tout à gauche, la colline de Mar Chaya avec sa courbe typique. On pourra également remarquer les petits immeubles à deux ou trois étages qui existent toujours, une charmante particularité que l'on peut observer aujourd'hui encore dans tout le quartier.


Les tenues vestimentaires des trois personnages qui viennent à la rencontre du photographe qui les prend par « surprise » nous donnent une indication supplémentaire : nous sommes à la fin des années 1940, à une époque où l'on ne peut concevoir de sortir autrement qu'en costume deux, voire trois pièces avec cravate ou à la rigueur foulard. On a renoncé au tarbouche du grand-père et le chapeau à l'européenne est pour papa : certains ont une tenue presque décontractée, tel le premier à gauche dont le col de chemise surmonte le revers de la veste dans une audacieuse préfiguration des années soixante-dix.
Comme pour compenser ce laisser-aller, le personnage du milieu, sans doute notre mâle dominant, arbore une virile moustache et un costume impeccable avec pochette et lunettes de soleil assorties, ainsi qu'un demi-sourire qui souligne d'un double trait la confiance en soi. En leader, il marche légèrement devant, le torse bombé, les souliers brillants comme une belle américaine.
Alentour, sur le trottoir et le bitume ensoleillés, on va à pied : ce n'est assurément pas la place des Martyrs où se pressent, à cette époque, la plupart des autos de Beyrouth. Pour les distances plus longues, les rails que l'on distingue dans la chaussée sont ceux du tramway qui relie encore le centre-ville à Dora en passant par la gare de Mar Mikhaël.
Petit local sans prétention, le bâtiment blanc à gauche est celui de la Loterie nationale avec enseigne trilingue directement peinte sur la façade et déjà à demi effacée. L'institution, fondée quelques petites années plus tôt, est encore modeste avec ses sept à huit tirages annuels et ne peut certainement pas se permettre de luxe ostentatoire.


Enfin, le pont, dont on appréciera la jolie rambarde Art déco, sera remplacé plus tard par l'austère béton autoroutier qui doit enjamber le fleuve avec ses multiples échangeurs.
Le quartier de Bourj Hammoud est né d'un seul coup. Alors qu'au début du siècle, le lieu n'était qu'une vaste plaine essentiellement marécageuse vouée aux cultures maraîchères, il devient, à partir des années 1930, la destination principale des Arméniens de Cilicie survivants du génocide. La construction du quartier, résultant d'une ferme volonté politique d'y établir et d'y intégrer définitivement les réfugiés, est d'une rapidité sans précédent. En quelques années, ces derniers, animés d'un formidable dynamisme, feront de Bourj Hammoud la principale concentration arménienne au Liban, dotée de nombreuses écoles, salles de théâtre, petits restaurants, maisons d'édition, métiers traditionnels, associations de jeunesse et équipes sportives, ainsi que de multiples lieux de culte*. La vitalité artistique des Arméniens n'est plus à démontrer et c'est à eux que nous devons, aujourd'hui, une part non négligeable du patrimoine photographique libanais du XXe siècle.
Le quartier semble n'avoir pas changé au fil des jours, d'où la forte impression de familiarité dans cette photo qui porte allègrement ses 70 ans. Dans le bâtiment de gauche, le parti Kataeb a remplacé la Loterie nationale. Seule différence notable, de hauts immeubles cachent à présent les montagnes du fond. En revanche, le tissu social a, lui, considérablement évolué : Bourj Hammoud a tour à tour accueilli, après cette prise de vue, d'autres réfugiés : les Palestiniens, les Libanais du Sud et depuis 2011 un grand nombre de Syriens. Après 1975, de très nombreux départs des habitants d'origine pour des cieux plus cléments ont été observés. Il n'empêche : le quartier conserve aujourd'hui un charme à nul autre pareil et un extraordinaire dynamisme socioculturel.

* Christine Babikian Assaf, Carla Eddé, Levon Nordiguian, Vahé Tachjian : Les Arméniens au Liban, cent ans de présence, Presses de l'université Saint-Joseph.

 

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À Dzovig et aux autres, qui nous ont tant apporté dans leurs maigres bagages.
Les anciens de Beyrouth avaient pour habitude d'appeler « bourj » (tour) toute bâtisse dépassant deux étages, et parfois de donner le nom de son propriétaire à tout un quartier. Nous voici donc devant Bourj Hammoud, dans la banlieue nord-est de Beyrouth, où l'on dit qu'un Hammoud Arslan possédait une...

commentaires (5)

Oui photo-surprise, mais ne croyez-vous pas qu'elle était différée de quelques secondes? par un geste de la main du 3ème ami? le temps pour lui de monter sur le trottoir, pour ne pas paraître petit à côté de ses 2 géants accompagnants. Magnifique photo - délicieuse description. Bravo

Shou fi

21 h 42, le 20 janvier 2018

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Commentaires (5)

  • Oui photo-surprise, mais ne croyez-vous pas qu'elle était différée de quelques secondes? par un geste de la main du 3ème ami? le temps pour lui de monter sur le trottoir, pour ne pas paraître petit à côté de ses 2 géants accompagnants. Magnifique photo - délicieuse description. Bravo

    Shou fi

    21 h 42, le 20 janvier 2018

  • Chaque quartier ou village du Liban a forcément une histoire intime, authentique et attachante Cette histoire (car s'en est une) est fabuleusement articulée autour de cette exceptionnelle photo qui me semble une narration poétique tout en couleur. Une photo est un fragment de temps qui ne reviendra pas. Mais celle ci dégage une force et une histoire incroyablement riche, que l'auteur de l'article a su magistralement bien mettre en relief avec une force de narration exceptionnelle, tel un psychanalyste qui décrit son sujet mais en plus avec passion et humanité. Merci à Georges Boustany et à tous ceux qui ont contribué et qui sont cités, pour leur travail ainsi qu'à l'université Saint Joseph Beaucoup de nostalgie ...et quel bonheur « Une image vaut mieux que mille mots. » Confucius

    Sarkis Serge Tateossian

    00 h 14, le 07 janvier 2018

  • Intéressant j'avais lu en concernant le fleuve Beyrouth mais je réalise maintenant que l'autoroute Emile Lahoud emmure donc maintenant le fleuve il semble.

    Stes David

    21 h 11, le 06 janvier 2018

  • REMINISCENCES DES BEAUX JOURS...

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 47, le 06 janvier 2018

  • MA rubrique du samedi qui tisse au fil des articles un panorama sociologique passionnant des différents quartiers, leurs populations, les styles vestimentaires et architecturaux. Aujourd'hui Bourj Hammiud, l'occasion de rendre un hommage amplement mérité aux Libanais d'origine arménienne.

    Marionet

    09 h 40, le 06 janvier 2018

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