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Liban - La carte du tendre

Un taxi pour Jérusalem

Crédit photo : collection Georges Boustany/LLL.

À tout seigneur, tout honneur ... Nous voilà de retour sur la plus grande place de Beyrouth, celle qui a vu tour à tour défiler les armées ottomanes, tomber les nationalistes, débarquer la liberté sous mandat venue de France, qui a applaudi plus tard le général de Gaulle himself ; la place du mélange des communautés par excellence, le cœur battant du Beyrouth des années folles et la tombe sinistre sur la ligne verte durant la guerre de quinze ans ; l'espace situé pile-poil sur la ligne de faille qui verra se dresser les frères les uns contre les autres : bienvenue sur la place des Martyrs, Sahet el-Bourj pour les intimes.

La photo de ce jour, comme celle d'il y a deux semaines à Bourj Brajneh, est prise la veille du cataclysme : demain, littéralement demain, le foyer juif établi en Palestine depuis 1917 va proclamer son indépendance et se doter d'un État qui s'appellera Israël, laissant sur le carreau les Palestiniens qui ne seront plus que des « Arabes » ; ceux qui auront préféré l'exil à la mort, devenant des réfugiés pour les siècles des siècles.

Cette photo est prise la veille exacte du 15 mai 1948, et comme les photos prises la veille d'événements majeurs aux conséquences incalculables, elle est un ultime témoignage d'un Moyen-Orient qui n'existera plus jamais ; chacun des personnages qui y figurent va en voir sa vie bouleversée irrémédiablement et de fond en comble.

Bien sûr, il y a le superficiel dans lequel excellent les Libanais : au premier plan, dans un cabriolet flamboyant, est assis un joyeux personnage, principal sujet de la prise de vue. Il est littéralement extatique : encore plus que la simple automobile, le cabriolet a de tout temps fait fantasmer les hommes, et celui-ci semble réaliser un rêve d'enfant devant le photographe ambulant qui le surprend ainsi en pleine jouissance, comme le Vésuve les Pompéiens dans leur sommeil.

On se s'attardera pas sur le fait curieux que notre homme est assis à l'arrière, ni sur le regard mi-amusé mi-affairé des spectateurs, et encore moins sur le détail totalement cocasse qu'une femme, dont la tête dépasse à peine, est au volant, dans une mise en scène absolument impensable pour l'époque. Passons même sur le contraste effroyable entre cet étalage de frivolité et une espèce de petit misérable tout brun, à peine visible dans l'ombre du restaurant Rawd el-faraj, sale, en guenilles et transportant une « tanké » plus grande que lui.

Non, c'est bien ailleurs que se passe l'essentiel de la scène : sur le rideau du voyagiste du fond, juste en dessous de son nom commercial, « Haddad's Travelling Company Limited », il y a les destinations que monsieur Haddad vous propose de visiter : monsieur Haddad est spécialiste des « voyages quotidiens en Palestine », et pourra vous emmener à « Haïfa, Jaffa et Jérusalem ».

Carrefour de tous les circuits touristiques, commerciaux ou de transports, la place des Martyrs était jusqu'à la guerre israélo-arabe de 1948 le point de départ et d'arrivée de tous les voyages régionaux. C'était l'époque, impensable pour nous autres aujourd'hui, où l'on pouvait atteindre Le Caire en voiture dans la journée, en longeant la magnifique route côtière. C'était l'époque où la Palestine, comme la Syrie et le Liban, était un creuset de peuples, de communautés et de religions, et si les frictions devenaient de plus en plus fréquentes entre les Juifs et les Arabes, personne ne pouvait imaginer qu'un jour la frontière entre le Liban et la Palestine deviendrait un enfer inaccessible jusqu'à la fin des temps.

C'était l'époque où il suffisait de s'offrir un simple ticket chez monsieur Haddad pour visiter des lieux saints qui n'appartenaient encore qu'à Dieu.

 

 

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À tout seigneur, tout honneur ... Nous voilà de retour sur la plus grande place de Beyrouth, celle qui a vu tour à tour défiler les armées ottomanes, tomber les nationalistes, débarquer la liberté sous mandat venue de France, qui a applaudi plus tard le général de Gaulle himself ; la place du mélange des communautés par excellence, le cœur battant du Beyrouth des années folles et la...

commentaires (4)

"...pour visiter des lieux saints qui n'appartenaient encore qu'à Dieu." Il faudrait ajouter qu'avant d'appartenir à Dieu, ces lieux avaient appartenu tour à tour à Rome, Byzance, au Califat, aux Croisés, à Salaheddin, aux Mamelouks , aux Ottomans et finalement aux Britanniques! C'est grâce à ces derniers que nous sommes actuellement dans le joli pétrin où nous nous trouvons, Trump à l'appui... On se demande si Dieu y peut quelque chose, lui!

Georges MELKI

16 h 51, le 23 décembre 2017

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Commentaires (4)

  • "...pour visiter des lieux saints qui n'appartenaient encore qu'à Dieu." Il faudrait ajouter qu'avant d'appartenir à Dieu, ces lieux avaient appartenu tour à tour à Rome, Byzance, au Califat, aux Croisés, à Salaheddin, aux Mamelouks , aux Ottomans et finalement aux Britanniques! C'est grâce à ces derniers que nous sommes actuellement dans le joli pétrin où nous nous trouvons, Trump à l'appui... On se demande si Dieu y peut quelque chose, lui!

    Georges MELKI

    16 h 51, le 23 décembre 2017

  • Bonjour, ce n'est pas la femme qui est au volant. Il s'agit d'un homme car le volant était à droite sur ce genre de cabriolet. Salutations.

    Antonios paul

    16 h 23, le 23 décembre 2017

  • TRES INTERESSANT ! MAIS... HELAS !

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    11 h 59, le 23 décembre 2017

  • Bravo Georges! Tu es la mémoire de Beyrouth...

    Emmanuel Pezé

    00 h 22, le 23 décembre 2017

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