Zeitouné, monument aux morts. Collection Georges Boustany/LLL
L'approche de la fête des Morts, le 2 novembre, est l'occasion de dépoussiérer un vieux cliché que le temps n'a pas épargné, le laissant écorné, racorni, mangé d'humidité, le sépia estompé.
À droite, on aperçoit même les empreintes digitales d'inconnus depuis longtemps disparus, tout comme nos jeunes héros du jour.
Le premier à gauche, le mieux mis, cigarette entre les doigts et pose « cool » malgré la cravate au nœud Windsor, se permet un gilet curieusement bariolé sous une veste impeccablement cintrée et boutonnée, signe que le personnage sait faire preuve de fantaisie dans la solennité. Les trois autres sont plus détendus, le groupe s'étant curieusement positionné du plus distingué au plus « sport », laissant non sans une certaine ironie l'observateur s'interroger jusqu'à la fin des temps sur le mystère d'une telle mise en scène. Seul indice à se mettre sous la dent : le groupe s'est donné un nom, « Doucho et compagnie », soigneusement calligraphié au verso avec une date : 18 février 1940.
Les « Doucho et compagnie » posent devant un curieux monument, mélange de triomphalisme romain et d'Art déco typique des années vingt, un style qui faisait fureur à l'époque. Élevé dans le quartier Zeitouné de Beyrouth, sur l'avenue des Français face à la mer, « En mémoire des libérateurs de la Syrie et du Liban, et à la gloire de l'armée française au Levant », comme l'indique l'inscription avec force majuscules, il fut inauguré en 1924 par le général Maxime Weygand, haut-commissaire de France. Au moment de la prise de vue, le monument est fleuri et la drôle de guerre, ce calme avant la tempête où en Europe les Français et les Allemands se font face, en est à son cinquième mois. Il ne reste plus que trois mois avant la débâcle et trois ans avant l'indépendance du Liban et la fin du mandat français.
Le monument aux morts, orné à l'origine d'un casque de soldat entouré de lauriers, le tout en bronze massif, va connaître un étonnant destin : l'élément central, démonté et exilé en octobre 1960 dans la vallée de Nahr el-Kalb où il trône toujours à proximité du vieux pont, gardera ses ornementations de bronze jusqu'à la fin de la guerre de quinze ans. Depuis, un inconnu a fait main basse sur le bronze, sans doute pour le revendre au kilo, laissant la construction aussi dénudée que notre mémoire collective. Le sort des colonnes du pourtour demeure, à ce jour, inconnu. Petite indication supplémentaire à l'adresse des nostalgiques gourmets : l'immeuble Ghandour, à l'arrière-plan sur la photo, existe toujours et abrite un des meilleurs restaurants de la ville.
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Avec la permission de Georges Boustany, je souhaiterais ajouter un détail : Le général Henri Dentz en quittant définitivement le Liban le 14 Juillet 1941 s'était rendu au cimetière de Bir-Hassan puis au monument des Martyres à la Place des Canons et, en fin de matinée, il a déposé une couronne au monument aux morts de l'avenue des Français. Détail tiré du livre de l'amiral Samir el-Khadem, Commandant de la Marine nationale libanaise de novembre 1996 à février 1999 "Le sous-marin Le Souffleur - Beyrouth juin-juillet 1941" page 245.
12 h 24, le 30 octobre 2017