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ZAWARIB BEIRUT

Se déplacer à Beyrouth, en langage codé

Les rues portent des noms que nous ignorons, déformons, oublions. Et pourtant, nous nous y retrouvons, dans ce capharnaüm organisé baptisé Beyrouth !

Les rues de Beyrouth, de quoi perdre la tête ! Photos Michel Sayegh

« Retrouve-moi au café, à proximité du bistro français Bagatelle, dans la vieille maison aux volets rouges, à la fin de la rue, près du marchand de fruits. Il y a une grande affiche de vin sur la route principale. Tu la verras à partir de là où se trouvait l'ambassade saoudienne. » Si ce genre de propos vous paraît familier, c'est que vous êtes un Beyrouthin pur sang. Comme dans une entente tacite, une logique commune selon un guide pas vraiment... logique, les habitants de cette ville se retrouvent ainsi et indiquent une rue, un restaurant, à partir de codes étranges. Mais les points de repère, dans une hiérarchie informelle, changent avec le temps, rajeunissent, les référents devenant de nouvelles enseignes et autres lieux plus récents.

Pour se retrouver, ou indiquer un lieu, un quartier, on relie d'abord l'information à des immeubles gouvernementaux, des ambassades, des lieux religieux. On évoque les hôpitaux et les universités. Puis les établissements scolaires, les centres commerciaux, suivis enfin des banques, stations d'essence ou pharmacies, qui permettent d'apporter un autre niveau de précision à l'aiguillage. Drôle de GPS qui nous dit de « tourner à droite après la pharmacie Hachache, de prendre à gauche devant l'école Hekmé (la Sagesse) et de descendre la rue "SKS" ». Un GPS utilisé par tout le monde, de l'homme d'affaires en route pour un rendez-vous de travail au livreur sur sa mobylette, en passant par les ambulanciers.

Des noms qui s'effacent
Dans les années 40, les rues de la ville n'avaient pas de noms officiels. Et ces repères, ces pseudos ont été transmis de père en fils, avec quelques modifications ou remises à jour, comme dans un téléphone cassé.
Après l'indépendance, un comité fut créé pour baptiser les rues officiellement. Certaines, comme la rue Sursock et la rue de la Banque du Liban, se sont inspirées de familles connues qui y logeaient ou d'un bâtiment célèbre qui s'y trouvait. Alors que d'autres ont emprunté leur nom à des figures politiques internationales ou locales, des personnalités culturelles (May Ziadé), des artistes (la rue Mozart) ou encore des pays (la rue d'Uruguay).
Aujourd'hui, les plaques qui portent les noms des rues sont souvent mal placées, altérées par le temps ou dissimulées par un arbre ou d'autres enseignes. Parfois, elles sont aussi taguées par des mécontents qui leur préfèrent d'autres noms, ou des artistes qui ont envie d'y apposer leur signature.

Face à l'inaction du ministère des Travaux publics, les Beyrouthins ont développé leur propre manière d'indiquer des lieux. Cette façon de faire n'est pas propre au Liban. Mais les changements importants et rapides du paysage urbain durant et après la guerre civile, dus aux déplacements démographiques, puis à la destruction et la reconstruction, le tout à une vitesse étourdissante, ont engendré une perte de points de repère et sans doute de mémoire. Il en est ainsi du quartier de Hamra, où une rue autrefois baptisée Baalbeck est aujourd'hui familièrement appelée rue Commodore, en référence au cinéma qui s'y trouvait et qui a brûlé durant la guerre. Le cinéma n'existe plus, remplacé par un hôtel dont beaucoup ignorent l'existence. Le jardin de Sanayeh, le plus grand espace public de Beyrouth, a été rebaptisé jardin René-Moawad, en mémoire du président assassiné. Et pourtant, tout le monde l'appelle encore Sanayeh ! Pareil pour l'intersection encore connue aujourd'hui sous le nom de Chevrolet, ou le rond-point Cola, bien que les deux usines n'existent plus et que ces noms ne figurent sur aucun plan ou carte de la ville. Ce sont des repères fantômes...

Appeler les rues par leur nom
Tout cela ne manque pas de charme. Mais le « mode d'emploi » de cette capitale cosmopolite dans laquelle on réussit à se déplacer, se retrouver, parfois difficilement, n'est pas idéal. Ce système peut marcher avec les locaux, mais si nous avons des projets et des ambitions pour notre ville, et espérons la venue de visiteurs du monde entier, il faudrait à Beyrouth un système de localisation un peu plus civilisé.
C'est un peu pour toutes ces raisons que j'ai créé Zawarib, une entreprise de cartographie qui rappelle les noms officiels des rues et des quartiers aux côtés des « noms d'emprunt », plus populaires. Une sorte de dictionnaire visuel avec lequel il devient plus facile de naviguer dans les rues et les dédales de la capitale. Lancé et développé il y a plusieurs années, après de nombreuses errances, rencontres et discussions avec les riverains, Zawarib a trouvé sa place et son utilité au Liban. Il y avait un manque à combler, des informations à glaner, rassembler et partager. Et des coins, ruelles, impasses, restaurants, studios d'artiste, trésors cachés et lieux publics pleins de charme à mettre en avant. Pour obtenir, au final, une sorte de lettre d'amour adressée à Beyrouth. Une ville pleine de charme et de contrastes, la ville de mes racines.

 

 

*Il a sillonné les rues de Beyrouth à pied, plongé dans ses entrailles durant des mois entiers, erré dans ses dédales, pour y décrypter les vrais noms, avant que des coïncidences, des (mauvaises) habitudes les aient changés. Bahi Ghubril en a constitué des plans, des cartes, des guides et un label : Zawarib Beirut. Il devient ainsi, une semaine sur deux, et pour notre plus grand plaisir, le guide des lecteurs de « L'OLJ », irréductibles amoureux de cette ville aux mille parfums.

http://www.zawarib.net/
Facebook : Zawarib Beirut
Insta : zawarib_world
YouTube : zawaribworld

 

 

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« Retrouve-moi au café, à proximité du bistro français Bagatelle, dans la vieille maison aux volets rouges, à la fin de la rue, près du marchand de fruits. Il y a une grande affiche de vin sur la route principale. Tu la verras à partir de là où se trouvait l'ambassade saoudienne. » Si ce genre de propos vous paraît familier, c'est que vous êtes un Beyrouthin pur sang. Comme...

commentaires (2)

Et maintenant il manque encore une version française ou arabe-libanaise de zawarib.net car je ne vois qu'une version en anglais ?

Stes David

17 h 07, le 25 novembre 2017

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Commentaires (2)

  • Et maintenant il manque encore une version française ou arabe-libanaise de zawarib.net car je ne vois qu'une version en anglais ?

    Stes David

    17 h 07, le 25 novembre 2017

  • DONC ON PEUT CIRCULER BIENTÔT À PEU PRÈS CORRECTEMENT DANS LA CAPITALE. ET LES AUTRE VILLES SUIVENT.

    Gebran Eid

    02 h 36, le 25 novembre 2017