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Moyen Orient et Monde

Sunnites vs chiites : la guerre des mots

Décryptage

Le narratif des acteurs a largement évolué ces dernières années, renforçant le poids des références religieuses.

Julie KEBBI | OLJ
20/11/2017

Les mots ont vocation à retranscrire une réalité. Mais ils ont aussi le pouvoir de la transformer, ou du moins de l'altérer, en fonction notamment du contexte dans lequel les acteurs décident d'en utiliser certains plutôt que d'autres. Le concept de conflit sunnito-chiite en est aujourd'hui l'un des meilleurs exemples. Si la tension entre les populations appartenant aux deux grandes branches de l'islam est motivée par de nombreux enjeux d'ordre séculier, force est de constater que le narratif des acteurs a largement évolué au cours de ces dernières années, renforçant ainsi le poids des référents religieux dans la motivation de leurs actions et visions politiques.

La dialectique sectaire s'est imposée dans la bouche des principaux acteurs afin de stigmatiser « l'autre » et de légitimer ainsi le combat politique contre le bloc opposé. L'idée selon laquelle les membres du camp rival sont des « takfiristes » (apostats) est ainsi mise en avant pour expliquer la « menace » que représente leur expansion. La rhétorique est utilisée non seulement par les deux puissances rivales, l'Arabie saoudite et l'Iran, mais également par les groupes islamistes et jihadistes, et par certains régimes autoritaires dits « laïcs ».

C'est un fait nouveau. Bien que la « fitna » (discorde) sur les divisions religieuses en islam a précédemment donné lieu à des conflits au Moyen-Orient, la dialectique panislamique face aux puissances occidentales a globalement primé au cours des derniers siècles. Mais le combat pour le leadership régional entre l'Iran chiite et l'Arabie saoudite sunnite change la donne. Un premier tournant est effectué en 2004, avec l'utilisation de l'expression « croissant chiite » par le roi Abdallah II de Jordanie, dans une interview au Washington Post. Le concept est nouveau et reflète la crainte de l'expansion iranienne après la chute du régime de Saddam Hussein.

(Lire aussi : Cinq questions sur la "guerre froide" entre l'Arabie et l'Iran)

Les discours politiques se radicalisent à vue d'œil dans les années 2000, mais la révolution syrienne de 2011 marque un tournant dans la polarisation de la région autour de l'utilisation du schisme sunnite-chiite pour décrypter le rapport de force régional et appuyer les objectifs politiques des parties en présence. Téhéran offre son soutien aux alaouites dont est issu le président syrien Bachar el-Assad, tandis que Riyad veut combattre ces « hérétiques ». Les deux parties se taxent en outre mutuellement de « terroristes ». Damas appuie cette division par les mots en instrumentalisant la peur de la « menace sunnite » auprès des autres communautés minoritaires. « Le confessionnalisme n'est pas mis en avant au début du conflit », précise Laurence Louër, professeure à Sciences Po Paris et auteure de Sunnites et chiites. Histoire politique d'une discorde (éditions Seuil, 2017), interrogée par L'Orient-Le Jour. Le soulèvement à Bahreïn, régime sunnite dans un pays à majorité chiite, cette même année conforte ce discours.

« Le face-à-face sunnite-chiite concerne surtout ceux, parmi les sunnites et chiites, qui sont les plus politisés et/ou engagés au plan militaire, en particulier en Syrie, en Irak ou au Yémen, sans pour autant nier la méfiance et/ou la défiance qui peut exister depuis des siècles entre chiites et sunnites les plus versés dans le rite », nuance Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon, contacté par L'OLJ.

Ennemi numéro un

La rhétorique de chaque bloc tend à diaboliser le camp opposé. Selon un rapport de Human Rights Watch publié en septembre dénonçant les discours des politiques saoudiens incitant à la haine contre les chiites, un membre du Haut Comité des ulémas saoudiens a affirmé que les chiites « ne sont pas nos frères (...) ils sont plutôt les frères de Satan ».

Dans l'utilisation de ce narratif antichiite, l'Arabie saoudite est aujourd'hui concurrencée par des mouvements islamistes et jihadistes qui s'engagent également dans la dynamique des blocs confessionnels régionaux avec l'organisation État islamique (EI), créée en 2006, en tête de file. L'organisation terroriste principale, el-Qaëda, avait appuyé jusqu'alors son discours sur l'anti-impérialisme américain, l'ennemi lointain, mais avait laissé de côté la question du clivage sunnite-chiite. L'EI a au contraire axé son discours sur la lutte contre l'ennemi proche et déclare notamment dans le treizième numéro de son magazine de propagande en ligne Dabiq en 2016 que les chiites « ont déclaré une guerre cachée contre les musulmans ». « Même si les Américains sont aussi l'ennemi majeur, les rafidah sont plus sévèrement dangereux et plus meurtriers... que les Américains », peut-on y lire.

(Lire aussi : L’autoroute chiite sera-t-elle brisée, et, si oui, par qui ?)

Cette dialectique est également utilisée par le prédicateur islamiste et membre des Frères musulmans, Youssef el-Qaradawi, à Doha en 2013, appuyé ensuite par le grand mufti d'Arabie saoudite, Abdelaziz ben Abdallah al-Cheikh. « Le chef du parti de Satan vient combattre les sunnites... Maintenant nous savons ce que veulent les Iraniens. Ils veulent que les massacres continuent pour tuer les sunnites », déclare-t-il à propos de l'intervention en Syrie du Hezbollah, allié de l'Iran. Ce discours sectaire émerge dans la bouche des Frères musulmans lors du conflit syrien, bien que l'organisation ait entretenu des liens étroits avec les chiites de Téhéran lors de la création de la République islamique, notamment du fait de visions communes sur certains points en islam. Le glissement rhétorique et stratégique est clairement affiché, mais sa violence force surtout les acteurs d'État à pratiquer la même surenchère pour ne pas perdre le soutien de leurs populations qui pourraient être attirées par des discours concurrents, prétendant défendre la communauté menacée.

Le narratif de l'Iran a été construit sur un mode moins direct. Téhéran a toujours cherché à ne pas s'enfermer dans un discours sectaire, en témoigne notamment son soutien au Hamas et au Jihad islamique, deux mouvements sunnites. Il a axé son discours, destiné aux populations arabes, sur la lutte contre l'impérialisme américain et la défense de la Palestine. Mais il a, dans le même temps, instrumentalisé les symboles religieux dans ses actions politiques et militaires afin de se présenter comme le protecteur des minorités chiites dans le monde arabe. Tout un discours parallèle a ainsi vu le jour, centré sur les thématiques du martyrologe et du jihad, appuyé par des références permanentes à l'histoire de la communauté chiite, longtemps marginalisée et oppressée. Ce discours a pris de l'importance au cours de ces dernières années, Téhéran matraquant l'idée que les chiites d'Iran, du Liban, d'Irak et de Syrie étaient confrontés à la même menace de l'extrémisme sunnite. Le modèle milicien chiite s'est décuplé avec toujours les mêmes référents. Parmi les milices paramilitaires du Hachd al-Chaabi en Irak, le nom de la Brigade de l'imam Ali, créée en 2014, se réfère au premier imam en islam reconnu par les chiites, ou encore la brigade Ali al-Akbar, fils du troisième imam des chiites et mort dans la bataille de Karbala. L'offensive « Labbeyka ya Hussein » (Je réponds à ton appel, ô Hussein), en référence au fils de l'imam Ali, pour la reprise de la ville de Ramadi à l'EI en Irak par les forces du régime et les milices chiites en 2015 a dû être modifiée en « Labbeyka ya Irak » (Je réponds à ton appel, ô Irak) afin d'éviter d'attiser les tensions avec les sunnites du pays.

Les mots choisis par les acteurs participent à renforcer la réalité du conflit sunnito-chiite et à l'insérer dans une histoire multiséculaire, où les symboles prennent souvent le dessus sur les faits. Même si cette réalité est tronquée, elle devient dominante, puisque construite par les acteurs mêmes de la guerre.

 

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