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Moyen Orient et Monde

Buthaina al-Nassr, une figure de la lutte pour les droits de la femme en Arabie saoudite

Portrait

Rencontre, au Liban, avec la première journaliste à avoir présenté le journal télévisé au sein du royaume wahhabite, un symbole du combat pour la condition de la femme dans le pays.

04/11/2017

« Qui sont ces gens qui décident comment je devrais me comporter ? Pourquoi me traitez-vous comme quelqu'un de moins qualifié sous prétexte que je suis une femme ? Pourquoi y a-t-il toujours un homme pour me dire ce que je dois faire ? » C'est là une partie du réquisitoire prononcé par Buthaina al-Nassr face à l'un des représentants de l'ultraconservatisme saoudien lors d'un débat sur la LBC en 2007. Celle qui fut la première femme à présenter le journal politique sur une chaîne de la télévision nationale saoudienne tenait, ce soir-là, un discours sans précédent dans la bouche d'une femme saoudienne, à une heure de grande écoute.

Alors que la situation a depuis évolué dans son pays natal, avec notamment le récent décret royal, fin septembre, autorisant les femmes à conduire, la journaliste apparaît comme une pionnière de la lutte pour la liberté des femmes dans le pays.

Buthaina al-Nassr est née dans une famille saoudienne aisée en 1974. Son père, qui travaille à l'époque pour une grande compagnie pétrolière américaine, est envoyé à l'étranger par ses supérieurs pour parfaire sa formation alors que la journaliste n'est qu'une enfant. « À son retour, il en savait plus à propos de la civilisation. Il croyait vraiment à l'égalité, au droit des femmes et à la justice sociale », confie-t-elle aujourd'hui. Adolescente rebelle, la journaliste en devenir acquiert très rapidement une vision claire de la société à laquelle elle aspire.

Si le climat familial lui permet de mener une vraie réflexion critique sur la société saoudienne, elle profite du dynamisme des Saoudiennes dans les années 1990, permis par le développement de plusieurs espaces où les femmes peuvent élaborer leur propre vision de l'islam et de leur place en son sein. Alors étudiante, Buthaina al-Nassr s'inscrit tout à fait dans ce courant. « Je ne reconnaissais pas l'islam prêché par les grands prédicateurs conservateurs du pays. Nulle part il est écrit que les femmes doivent se comporter comme ils le professent. Ils faisaient et font encore du Coran un outil de domination masculine », explique-t-elle.

À l'orée du millénaire, deux événements poussent particulièrement le pays à s'interroger sur son modèle sociétal. D'une part, les attentats du 11 septembre 2001, et d'autre part, un fait divers macabre : l'incendie d'une école primaire pour filles en 2002, où les pompiers se voient refuser l'accès au bâtiment, sous prétexte que les femmes à l'intérieur ne sont pas voilées. Bilan : 15 jeunes filles mortes. L'événement génère une grande émotion dans l'opinion internationale et l'Arabie saoudite met en place une opération de communication destinée à redorer son blason aux yeux de ses partenaires occidentaux. C'est dans ce contexte que Buthaina al-Nassr, fraîchement diplômée de l'université al-Saoud de Riyad, fait ses premiers pas à la télévision. Elle se voit confier une émission hebdomadaire destinée à promouvoir les femmes saoudiennes. Un programme inédit dans le pays. « À cette époque, nous parlions uniquement de cuisine, d'éducation et de questions domestiques à la télévision. Or en Arabie saoudite, nous avons des femmes fortes et éduquées. J'ai voulu parler d'elles. Le gouvernement a adoré l'émission et c'est comme cela que je suis entrée dans ses bonnes grâces », raconte-t-elle.

 

(Lire aussi : Une princesse saoudienne à la tête d'une fédération omnisports, une première)

 

Un combat harassant
Vient alors l'événement le plus symbolique de sa carrière. Elle est contactée pour présenter le journal télévisé sur une des chaînes nationales. Mais lors de la première, en 2004, la jeune journaliste se retrouve au cœur d'une tempête médiatique. « J'ai été insultée, particulièrement sur internet. Dans le même temps, le Conseil de la choura – l'assemblée consultative – a commencé à nous attaquer, nous, les quelques femmes qui passions à la télévision, ainsi que le ministère de la Culture et de l'Information, dont nous dépendions, d'une manière particulièrement virulente », se remémore-t-elle.

L'avancée que représentait l'ouverture de nouveaux champs médiatiques aux femmes est vivement contestée et débattue. Buthaina al-Nassr se lance alors dans un combat harassant contre les forces conservatrices du pays : « J'ai décidé de me défendre, mais aussi d'attaquer », dit-elle aujourd'hui. Une position qui devient vite intenable. Après trois années passées au service de la télévision nationale, elle s'exile au Liban, pays « à la fois arabe et ouvert sur le monde, où la femme peut être telle qu'elle est ».

Dix ans après son départ, Buthaina al-Nassr parle de ses voyages en Arabie saoudite : « Lorsque je retourne au pays, je n'arrive pas à croire que c'est là que j'ai tant lutté. Aujourd'hui, les choses ont changé. Il y a dix ans, à chaque fois que nous sortions dans la rue, il fallait se méfier de la police religieuse. Aujourd'hui, il est difficile de la trouver. La génération qui arrive, grâce aux nouvelles technologies, est beaucoup plus ouverte sur le monde », estime-t-elle.

Quand elle aborde l'actualité, la journaliste a la conviction que les annonces du prince héritier Mohammad ben Salmane, concernant la modernisation de la société saoudienne, sont à prendre au sérieux : « C'est un homme bon, cultivé et ouvert sur le monde. Il se trouve actuellement dans une position de force qui va lui permettre de mener à terme les grandes réformes qu'il a annoncées. Ses déclarations ne sont pas un feu de paille, mais bien le signe d'un changement profond de la société saoudienne », assure-t-elle.

 

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gaby sioufi

beaucoup d'espoirs naissent ,
beaucoup de courage et de perseverance aussi.
ingredients necessaires au developpement social en arabie.

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