Moyen Orient et Monde

Les Kurdes syriens ont-ils appris des erreurs de leurs frères irakiens ?

Éclairage

Les FDS ont annoncé que Raqqa ferait partie d'un pays décentralisé et fédéral, quelques jours après la défaite cuisante des peshmergas à Kirkouk.

21/10/2017

Une « occupation » en chasse une autre. C'est en tout cas ce que disent ressentir nombre d'activistes syriens et tribus arabes de la province de Raqqa, après la libération mardi de la ville éponyme par les Forces démocratiques syriennes (FDS, soutenues par les États-Unis) au bout de quatre mois d'intenses combats. Deux jours après l'annonce de la victoire des FDS, une parade honore les combattantes kurdes, au cours de laquelle un immense drapeau représentant Abdullah « Apo » Öcalan est exhibé dans ce qui fut la capitale syrienne du pseudo-« califat » autoproclamé de l'État islamique. De quoi faire bondir ceux qui, à l'instar de la Turquie, considèrent que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, parti séparatiste de Turquie) est un groupe « terroriste ». Soit une grande partie de la communauté internationale.

Majoritairement composées de combattants kurdes de l'YPG (branche armée du PYD, pendant syrien du PKK), les FDS posent problème. La province de Raqqa est en grande partie arabe, et leur victoire fait craindre des changements démographiques et des déplacements de populations. Bien que les Kurdes de Syrie se soient souvent distancés du PKK, le drapeau déployé jeudi reste alarmant. D'autant plus qu'hier, les FDS n'ont pas annoncé comme prévu le transfert de la ville au conseil civil de Raqqa, créé il y a six mois en vue de la reconstruction de la ville, détruite à plus de 80 %. Elles ont annoncé dans un communiqué que la province de Raqqa ferait partie d'une Syrie « décentralisée » et « fédérale ». L'avenir de Raqqa « sera déterminé par ses habitants dans le cadre d'une Syrie décentralisée, fédérale et démocratique, où la population de la province sera responsable de ses propres affaires », selon le texte. Dans la foulée, Moscou a annoncé réfléchir à l'organisation d'un congrès réunissant tous les groupes ethniques du pays. La solution fédérale n'a jamais déplu à la Russie, qui l'évoquait déjà en février 2016.

 

(Lire aussi : Leur califat est mort, pas encore enterré, le commentaire d'Anthony Samrani)

 

Les Kurdes syriens ont-ils pour autant appris la leçon infligée à leurs frères irakiens cette semaine ? Les déclarations des FDS surviennent en pleine débâcle des Kurdes d'Irak, lesquels avaient organisé un référendum d'autodétermination en dépit des pressions de la communauté internationale. Malgré le « oui » massif des électeurs kurdes, les forces gouvernementales irakiennes ont repris lundi et mardi tous les territoires repris à l'EI et occupés par les peshmergas, notamment la région pétrolifère de Kirkouk. Face à cet échec, la victoire des FDS à Raqqa ressort plus encore, et renforce les velléités d'autonomie des Kurdes syriens. Alors que les regards étaient braqués sur le Kurdistan irakien, le Rojava (Kurdistan syrien, qui fait trois fois la taille du Liban, et composé de trois cantons : Afrin, Jazira, Kobané) organisait de premières élections locales inédites le 22 septembre, première étape d'un processus en trois parties qui devrait se terminer en janvier. Depuis 2014 déjà, le Rojava est administré suivant un système dit « communaliste », fonctionnant par décentralisation. La structure est de trois niveaux : les conseils municipaux, le gouvernement régional et le gouvernement fédéral. Les prochaines élections devraient renforcer davantage le système en vigueur.

 

L'épouvantail Erdogan
Mais les Kurdes syriens semblent avoir compris la leçon irakienne. Ils ne cherchent pas le morcellement de la Syrie, ni de changement en ce qui concerne les frontières. Ils affirment vouloir se cantonner à leurs territoires. Ils assurent même vouloir un système de communes semblable à celui en vigueur en Belgique. Finies les considérations ethniques : Arabes et Kurdes se doivent de coexister et le font déjà dans plusieurs régions, comme Manbij, d'après plusieurs responsables kurdes qui s'évertuent à donner une image (enjolivée ?) de la situation. Le rôle des femmes également n'est pas à prendre à la légère et représente un sérieux atout : elles représentent près de la moitié des combattants, se sont illustrées dans les combats contre l'EI, et chaque canton du Rojava est présidé conjointement par un homme et une femme. Cette parité à l'occidentale est bien présente dans la « Constitution » de janvier 2014.

Avant même Damas, qui a avancé il y a un mois qu'une autonomie kurde en Syrie est « négociable », Ankara reste l'obstacle principal aux aspirations kurdes, qu'elles soient syriennes ou irakiennes. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan n'a jamais caché son refus formel d'une telle entité à sa frontière, malgré l'appel de certains responsables kurdes à des relations de bon voisinage. Pour Ankara, PKK et PYD ne sont que deux doigts d'une seule main, et représentent un danger vital. À tel point qu'une opération militaire a été mise sur pied d'août 2016 à mars 2017 pour contrer l'avancée des FDS dans le Nord syrien. Une nouvelle opération du même genre n'est pas à écarter.

 

(Lire aussi : Entre soldats irakiens et kurdes, « une bataille au mortier et à l'artillerie »)

 

De l'autre côté de la frontière, l'absence de soutien de la part de l'administration américaine s'est fait cruellement ressentir. Hier encore, de nombreux Kurdes d'Irak brûlaient le drapeau américain, s'estimant trahis par l'administration de Donald Trump. Pour nombre d'observateurs, les peshmergas n'ont opposé aucune résistance aux forces gouvernementales irakiennes à Kirkouk, sachant que personne ne viendrait à leur secours. En Syrie, un autre « lâchage » de ce genre n'est pas inconcevable, bien qu'en juin, la coalition internationale menée par Washington n'ait pas hésité à abattre un avion du régime syrien qui menaçait les FDS dans la province de Raqqa. Tout dépendra de la durée de l'investissement américain en Syrie. La stratégie de Donald Trump s'est avérée être plus ou moins semblable à celle de son prédécesseur, notamment en ce qui concerne son soutien aux FDS, bien que le président américain ait affirmé cette semaine avoir « changé les règles » en Syrie. Tout en affirmant vouloir lier la présence US en Syrie à la seule existence de l'EI, Washington n'a pas caché son désir d'endiguer l'influence iranienne dans la région, à commencer par la Syrie.

 

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Sarkis Serge Tateossian

L'indépendance du Kurdistan ce sera demain ou après demain peut importe. Personne ne pourra écraser 40 millions d'âmes sans patrie.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES KURDES N,ONT PAS COMMIS DES ERREURS EN RECLAMANT LEUR INDEPENDANCE... CEUX QUI LES ONT POUR LEURS INTERETS LACHÉ EN ONT COMMIS...

Beauchard Jacques

Oui l'exhibition du drapeau d'Apo öcalan renvoie au projet totalitaire de ce leader c'est inquiétant.

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