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Moyen Orient et Monde

Quelle gouvernance pour Raqqa après la chute du califat ?

Syrie

Les dissensions entre Arabes et Kurdes au sein des FDS pourraient mettre à mal l'administration de l'ex-capitale de l'EI en Syrie.

Julie KEBBI | OLJ
18/10/2017

« Les opérations militaires à Raqqa ont pris fin. La ville est sous le contrôle total » des Forces démocratiques syriennes (FDS). Talal Sello, un porte-parole des FDS, a annoncé hier à l'AFP la reprise du tristement célèbre bastion de l'organisation État islamique en Syrie. « Tout est fini à Raqqa (...) Il y a actuellement des opérations de ratissage pour éliminer les cellules dormantes, si on en trouve, et pour déminer la ville », a-t-il poursuivi. La « grande bataille » de Raqqa, lancée par les FDS avec l'appui de la coalition internationale le 5 juin, s'est intensifiée ces derniers jours avec l'entrée dans la « phase finale » de l'offensive dimanche dernier. Cette victoire marque un nouveau coup très dur pour l'EI, alors que Raqqa fut la première ville syrienne à tomber entre les mains des rebelles en mars 2013, puis prise par les jihadistes en 2014 pour en faire leur capitale dans le pays.

 

(Lire aussi : Le "califat" de l'EI s'écroule, mais la menace jihadiste persiste)

 

Dissensions au sein des FDS
L'heure de la fin du califat a donc sonné, mais il s'agit désormais de savoir ce qu'il va advenir de l'administration de l'ex-capitale de l'EI, dévastée par les combats. Car si la ville est actuellement sous le contrôle des FDS, l'organisation regroupe pas moins de dix-huit sous-unités en son sein. Les FDS sont une alliance composée, d'une part, des Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du parti politique kurde syrien Parti de l'union démocratique (YPD), et de nombreux groupes arabes, d'autre part. Parmi ces derniers, on retrouve des membres de l'Armée syrienne libre (ASL) ou encore du Conseil militaire syriaque. Les FDS sont cependant numériquement dominées par les forces kurdes en comparaison aux unités arabes, rappelle Stéphane Mantoux, agrégé d'histoire et spécialiste du conflit syrien, contacté par L'Orient-Le Jour. « Plusieurs groupes arabes proches des YPG ont facilement été cooptés par les FDS, mais d'autres ont une relation plus conflictuelle avec les Kurdes avec qui ils ont des différends politiques », précise-t-il. Ces dissensions entre les forces présentes sur le terrain suscitent donc des craintes quant à la possibilité d'un conflit entre elles sur la gouvernance de Raqqa.


En avril dernier, les FDS avaient annoncé la création d'un « conseil civil », qui « se chargera de gérer Raqqa et sa province après la libération ». « Les FDS vont entraîner des personnes originaires de Raqqa en coopération avec la coalition internationale (dirigée par les États-Unis) pour assurer la sécurité de la ville après sa libération », avait précisé à l'AFP Talal Sello. Reste à savoir quelles sont les intentions des FDS aujourd'hui sur le sujet. Pour Stéphane Mantoux, « cela est difficile à dire, les forces kurdes ont toujours eu la main sur les questions politiques et militaires jusqu'à maintenant ». « Il s'agit de savoir si elles feront passer le contrôle en douceur aux responsables locaux ou s'il y aura des tensions » dans une zone où les populations arabes sont majoritaires, souligne-t-il. « Le PYD (auquel sont affiliées les YPG) est un parti totalitaire de type stalinien aligné sur le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan en Turquie) et dont les valeurs ne sont pas démocratiques », soulève l'expert. « Cela risque de poser problème, avec les tensions entre Arabes et Kurdes, d'une part, et un parti qui a sa dynamique propre, d'autre part », observe-t-il. Selon le spécialiste, « s'il n'y a pas d'autorité centralisatrice qui va prendre les décisions, il y aura des dissensions entre les groupes ».

 

(Repère : Les principaux reculs de l'EI en Syrie et en Irak)

 

« Concurrence » avec Assad
À ces questions s'ajoute celle du rôle que jouera la coalition internationale menée par Washington qui a directement appuyé les FDS dans la reconquête de Raqqa. Les États-Unis ont déjà offert ces derniers mois du matériel en vue de la reconstruction de la ville et des vivres. L'ancien fief syrien de l'EI est en effet désormais un champ de ruines, parsemé de mines laissées par les jihadistes. Ponts, hôpitaux, réseaux électriques ou encore d'alimentation en eau... tout est à reconstruire. Mais le choix d'une action de la coalition internationale sur le terrain reste incertain.

 

(Lire aussi : Le flou derrière l’évacuation des jihadistes de Raqqa)


Il en va de même pour la stratégie que souhaite suivre le régime de Bachar el-Assad concernant Raqqa. Le président syrien « a toujours voulu reconquérir la totalité du pays, ce choix étant clair », note Stéphane Mantoux. « La présence des Kurdes dans la ville, et hors de ses zones traditionnelles, va à l'encontre du projet du régime et cela va fatalement être un point de contentieux », anticipe-t-il. « Il n'est pas dit que le régime syrien va y tolérer les Kurdes une fois l'EI éradiqué » dans le reste du pays, précise l'expert. Les tensions entre les deux camps sont notamment montées en août 2016, alors que les forces de Bachar el-Assad avaient frappé des positions kurdes à Hassaké, dans le nord-est de la Syrie, renversant le statu quo entre eux. Il y a déjà une « concurrence » dans des poches à l'est du pays entre les FDS et le régime, alors que « des échanges de tirs ont eu lieu entre eux au sud de l'Euphrate », rappelle M. Mantoux. Cela signifie-t-il qu'une intervention du régime syrien est à prévoir ? « Ce qui serait décisif serait la présence de soutiens extérieurs et dans ce cas, il est peu probable que le régime entre en conflit sur le terrain », analyse-t-il. Cependant, pour le spécialiste, « si les États-Unis se retirent progressivement, cela ouvrirait alors la porte à un conflit ouvert ».

 

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