Moyen Orient et Monde

Leur califat est mort, pas encore enterré

Commentaire
21/10/2017

Comment racontera-t-on aux générations futures l'histoire terrible du califat de l'État islamique (EI)? Comment leur expliquera-t-on que quelques milliers d'endoctrinés ont réussi à faire trembler tout le Moyen-Orient et à remettre en cause des frontières presque centenaires ? Comment leur expliquera-t-on qu'un mouvement jihadiste prônant une révolution passéiste ait pu maîtriser avec autant d'intelligence tous les codes de la communication moderne, au point de recruter des dizaines de milliers d'hommes et de femmes venus des quatre coins de la planète ? Comment leur expliquera-t-on que ces jeunes en quête de sens, de reconnaissance et de sensation étaient prêts à mourir pour construire ce qu'ils pensaient être une société idéale, précédant le temps de l'apocalypse ? Comment leur expliquera-t-on, enfin, qu'il aura fallu trois ans de bombardements intensifs et d'alliances contre nature, provoquant la fuite des populations et la destruction de plusieurs grandes villes de l'histoire arabe, pour venir à bout de ce califat 2.0, à cheval entre la Syrie et l'Irak ?

Autoproclamé en 2014, le califat de l'EI aura vécu un peu plus de trois ans, avant de perdre en quelques mois ses deux joyaux, dont il avait fait ses capitales : Mossoul et Raqqa. Le califat constituait une sorte d'idéal pour les jihadistes : administrer un territoire plein de ressources au cœur du Proche-Orient, construire ce qu'ils pensaient être un État islamique à l'image des premiers temps de l'islam, redonner leur fierté aux populations sunnites marginalisées en Syrie comme en Irak, et préparer les jeunes recrues à mourir en martyrs. Pour les jihadistes, le califat était le symbole de leur réussite, le cœur de leur foi, et la concrétisation de leur prophétie. Pour le reste du monde, il est devenu au fil du temps l'ennemi à abattre, celui qui fait l'unanimité contre lui. C'est la principale raison de la défaite de l'EI en Syrie et en Irak : les jihadistes ont voulu faire la guerre à tout le monde et en même temps, et l'ont payé au prix fort. Mais ils sont loin d'être les seuls perdants dans cette histoire.

Le califat est mort, mais à quel prix ! Les territoires récupérés sont des villes en ruine, vidées de leurs populations, et qui risquent d'être marquées pendant longtemps par cet engrenage de violence. Les problèmes (endémiques) politiques, économiques et sociaux, ceux-là même qui ont permis à l'EI de prospérer, n'ont pas été réglés et ont même empiré. Et les batailles post-EI entre les faux amis d'hier ne font que commencer.

 

(Lire aussi : L'EI a perdu Raqqa, mais où sont passés les jihadistes?)

 

La perte de territoire de l'EI s'est faite principalement au profit des Kurdes et des Iraniens, non des sunnites de la région. Les premiers se sont mis la majorité des États de la région à dos. Les seconds sont au cœur d'une lutte pour l'hégémonie régionale avec l'Arabie saoudite, dont tout le Moyen-Orient ressent les secousses. Un tableau très propice à l'éclatement de nouveaux conflits, qui rappelle qu'il ne faut pas crier victoire trop vite. Le cycle de violence n'est clairement pas terminé et donne au califat l'espoir de renaître de ses cendres au moment opportun.
Tous les éléments d'un califat 3.0 sont déjà présents : l'EI n'est pas mort et continue de croître sur d'autres théâtres, l'idéologie jihadiste n'a pas été démystifiée, les populations sunnites n'ont pas été intégrées politiquement en Irak et en Syrie, le conflit sunnito-chiite n'a pas perdu de son intensité, et l'Irak et la Syrie sont encore en proie à de nouvelles guerres civiles internationalisés. Certes, l'EI a échoué. Mais l'organisation s'est déjà relevée de ses défaites par le passé.

Reprendre Raqqa et Mossoul à l'EI était une nécessité. Il fallait démanteler l'État islamique avant qu'il ne se renforce davantage, avant qu'il ne commette davantage de dégâts. Mais cela ne suffira pas à empêcher un futur attentat terroriste au nom de l'organisation. Cela ne suffira pas non plus à contrer la diffusion de l'idéologie jihadiste sur les cinq continents. Cela ne suffira pas, enfin, à ramener la paix et la stabilité dans cette région. À moins que les jeunes générations ne comprennent l'urgence de tirer les leçons du passé.

 

Lire aussi

Quelle gouvernance pour Raqqa après la chute du califat ?

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Salim Dahdah

En droit pénal, pour essayer de décrypter un délit ou un crime, il faut chercher à connaitre les mobiles de l'acte. Dans le cas susmentionné, l'objectif était de créer au travers d'un chaos généralisé, une nouvelle géopolitique régionale en "bougeant les pions et en transfèrant des populations". Seul Israel pourrait y avoir intérêt et en a les moyens...Cette conclusion, une fois les objectifs stratégiques atteints, expliquerait, si elle s'avérait établie, les moyens techniques et humains mis à la disposition de L'El pour réussir un démarrage si fulgurant et aujourd'hui une défaite non moins rapide,
Sacrée mise en scène et dramatiques destins pour tous ceux qui ont vécus et subis cette mini page de l'Histoire du M.O...!

Le Faucon Pèlerin

La seule victoire du khalifat du Khalif el-Baghdadi, est d'avoir noyé le Liban, le seul pays démocratique et libéral du Moyen-Orient, de 1.700.000 Syriens soit le tiers de sa population, ajoutés aux 300.000 syriens "libanisés" en 1994 sous l'occupation "provisoire" syrienne qui avait duré 35 ans.
Pour que la dynastie el-Assad soit heureuse, Il faut que le Liban soit cassé :

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DRACULA PEUT ENCORE SE METAMORPHOSER !

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