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Culture

Beyrouth et sa seconde première peau, selon Lamia Joreige...

Cimaises

Sur cet énorme palimpseste qu'est la capitale libanaise, l'artiste a retrouvé des repères, les a cartographiés, dessinés, animés et leur a donné vie.

21/10/2017

Lamia Joreige fait partie de cette génération d'artistes qui observent leur ville avec douleur et s'interrogent sur son sort, son passé et son présent. Pour elle, il ne suffit pas de questionner, mais d'agir... Après un baccalauréat en beaux-arts (Bachelor of Fine Arts) à l'école de Rhode Island pour le design, où elle s'initie à la peinture et à la cinématographie, la jeune femme s'installe à Beyrouth, y travaille et réussit à exposer dans son pays, aussi bien qu'au Centre Pompidou, à La Tate Modern ou encore à la Fondation Sharjah – entre autres... Le regard aiguisé, jamais indifférente à ce qui l'entoure, elle aime à s'impliquer totalement dans un projet : elle agit comme un chirurgien qui opère à la desquamation de l'épiderme de sa ville transfigurée.

 

Allégorie
Alors, son bistouri devient plume, crayon, ou encore un doux pinceau qui effleure la toile, bien que l'artiste épluche, à la manière d'un médecin légiste, les strates de terre. Lamia Joreige se dit à l'aise dans tous les médias : « Dans un projet, après avoir effectué des recherches, l'expression prend forme sous différentes allures poétiques, que ce soit l'écriture, la peinture ou le dessin. » L'artiste devient conteuse en multimédias. De sa main, elle trace des lignes. Et son tracé reprend des « traces » laissées par un passé défiguré. Underwriting Beirut se subdivise en trois chapitres. Le premier, al-Mathaf, le second, The River, et le troisième, Ouzaï. En 2013, al-Mathaf racontait cette rue, la relation avec ce lieu où Lamia Joreige habite, mêlant histoires personnelles et mémoire collective. De la ligne de démarcation à la collection privée du musée, on effeuille les pages du passé. Ce projet, qui a nécessité trois ans de travail, a été commissionné par la Biennale de Sharjah et présenté au Centre Pompidou.

 

(Lire aussi : Lamia Joreige dans la sélection du Artes Mundi 7)

 

Le cours de l'eau
Plus tard, l'artiste codirige le Beirut Art Center. Elle observe ces quartiers qui entourent le fleuve. Elle enquête et pousse plus loin, remonte le cours de l'eau et son histoire, puis tout revient à la surface, à la mémoire : les fermiers qui plantaient et menaient vaches et chèvres aux pâturages, les gens qui s'ébaudissaient dans l'eau, mais aussi les migrants qui sont venus s'installer en riverains. « La zone du BAC subit alors des transformations radicales », explique-t-elle. Les tours, et les immeubles y poussent tel des champignons, ou encore des mauvaises herbes. Les constructions développées d'une manière très arbitraire en font une zone invivable et... aride. Les eaux se tarissent et les plantes meurent. C'est là que Lamia Joreige donne libre cours, encore une fois, à la fantaisie, à la création. « Ce n'est pas de la fiction, mais de l'imagination », sourit-elle.

Elle représente le fleuve comme « cette femme dans le lit de Serge Reggiani, au teint blafard malgré le fard, plus pâle qu'une tache de lune », et au corps malingre, où les cellules organiques ou vivantes qui prolifèrent ajoutent des textes à l'histoire. Dans un film, long de 45 minutes, la plasticienne/vidéaste questionne les habitants et montre l'évolution de ce lieu. Les usines se sont installées, le cours d'eau ne coule plus et sa voix qui tinte ne raconte plus d'histoires. Mais il a prêté sa voix à Lamia Joreige. Nommée pour ce projet en 2016 à Artis Mundi, la prestigieuse compétition à Cardiff, elle ne remporte pas le prix, mais a cependant l'occasion de présenter, avec les autres artistes sélectionnés, une exposition collective. Bientôt The River voyagera à Liverpool et à Rome.

 

(Lire aussi :  Lamia Joreige à la conquête de la Grande Pomme)

 

À bon port
Enfin, le troisième volet du projet Underwriting Beyrouth, et toujours suivant le même thème, sera travaillé à partir de 2015, pour être exposé la première fois à Marfa'. En tournant un film à Ouzaï, Lamia Joreige rencontre Firas, un jeune Libanais qui habite le quartier. En remontant le temps et en allant à la recherche des anciens hôtels et plages, l'artiste, qui avait reçu une bourse de Harvard pour ce travail, retrouve les Roumoul (ancien nom, autrement plus poétique pour Ouzaï). Tout comme dans ses recherches sur le Nahr, effectuées avec Sarah Sabban, elle se fait accompagner pour Ouzaï par Julia Sweeney. Après des années de « fouilles », elle essaye de comprendre ce qui s'est passé, emprunte des photos aériennes à l'armée, superpose d'autres, tirées d'un logiciel et reproduit encore une fois le quartier sous étude. La force si puissante que dégage cette parcelle unique de terre, appelée désormais Ouzaï et partagée au fil du temps en actions, Lamia Joreige l'a traduite dans un bel alliage sculpté, semblable à une moelle épinière d'où se dégagent, comme pour le corps humain, des nerfs et des neurones. Encore une manière de donner, à la forme, toute sa poésie.

Marfa', région du port de Beyrouth, jusqu'au 29 décembre. Du mardi au vendredi de 12h à 19h et les samedis de 14h à 18h. Tél. : 01-571636

 

Pour mémoire

Exposition Lamia Joreige refait « Surfaces »

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