Moyen Orient et Monde

Au Kurdistan, « un cataclysme, une défaite comme on en a rarement vu »

Irak

Alors que les peshmergas pleurent la perte de leurs territoires au profit du gouvernement central, les partis politiques de la région autonome, au bord de l'implosion, se rejettent la responsabilité de la « catastrophe ».

20/10/2017

Août 2016. Au sommet de la montagne qui surplombe la ville de Baachiqa, dans le nord de l'Irak, une demi-douzaine de combattants kurdes peshmergas admirent le coucher de soleil sur la plaine de Ninive, thé noir aux lèvres. La déflagration est aussi inattendue que fracassante. Les tasses en carton volent en l'air et aspergent les combattants de thé brûlant. Depuis Baachiqa, le groupe État islamique tente de viser à l'obus de mortier la tour de communication érigée par les peshmergas près de leurs fortifications.

Depuis plusieurs semaines déjà, les forces kurdes repoussent systématiquement l'opération pour chasser les jihadistes de cette ville principalement peuplée de yézidis. Mais le général Bahram Aref Yassine, 43 ans, se veut rassurant : tôt ou tard, Baachiqa reviendra dans le giron du Kurdistan d'Irak. Comme un signe d'acquiescement, le grondement sourd d'un tir de char turc résonne dans la montagne.

Octobre 2016. Les moteurs ronronnent, la poussière épaisse s'envole et les peshmergas entonnent des chants victorieux. L'assaut est finalement lancé pour encercler la ville. En partenariat avec Bagdad, et sous l'égide de la coalition internationale menée par les États-Unis, les combattants kurdes ont pour mission de reprendre Baachiqa ainsi que plusieurs villages à l'est de Mossoul afin d'ouvrir un passage vers le plus grand bastion des jihadistes. L'opération aurait pu durer quelques jours, elle prendra deux semaines. Selon les autorités, la libération de la ville aura coûté la vie de 27 combattants kurdes.

Octobre 2017. Suite à la tenue, le 25 septembre, d'un référendum d'indépendance interdit par Bagdad, les forces fédérales lancent une opération éclair pour reprendre la quasi-totalité des territoires dont les combattants kurdes s'étaient emparés progressivement depuis 2003. En 48 heures, le gouvernement central, avec l'aide de milices chiites en partie soutenues par l'Iran, établit son contrôle sur Baachiqa, mais aussi dans la province pétrolière de Kirkouk, le barrage de Mossoul ou encore le mont Sinjar.

 

(Lire aussi : Les Kurdes favorables au dialogue avec Bagdad après l'opération militaire)

 

« Trahison », crache le général Bahram. « Quand les forces irakiennes sont arrivées, il y a eu quelques échanges de tirs sporadiques. Quand elles ont avancé, nous avons pensé que la meilleure solution était de reculer. En combattant, on aurait pu détruire des maisons et tuer des civils », se justifie le commandant, désormais de retour au sommet de sa montagne, à quelques pas seulement de la cité qu'il contrôlait il y a quelques jours à peine.

« Les Kurdes ont tout perdu », résume le géographe français Cyril Roussel, qui estime que les peshmergas ont déserté 90 % des territoires qu'ils avaient grignotés depuis l'invasion américaine. « C'est un cataclysme, une défaite comme on en a rarement vu », ajoute-t-il, cinglant. Désormais, les frontières du Kurdistan d'Irak correspondent à peu près à la ligne verte, une démarcation établie au moment du cessez-le-feu entre les Kurdes et l'armée de Saddam Hussein en 1991, et qui a servi de base de négociation pour la Constitution de 2005. « Personnellement, je pense que le Kurdistan n'existe quasiment plus, assène le géographe, qui est aussi chercheur au CNRS. En plus de la perte de territoires, on a aussi des élites politiques complètement déconnectées de la population, des hommes d'affaires qui ont tout perdu, un blocus aérien dont les effets vont bientôt se faire sentir et la perte de champs de pétrole. Ils sont revenus dans les années 80, il faut être clair. »

 

(Lire aussi : Bagdad se déploie dans toutes les zones disputées aux dépens des Kurdes)

 

Une révolution
Près d'un mois après le « oui » massif à leur référendum d'indépendance controversé, la défaite historique des Kurdes a encore exacerbé les tensions entre les deux grands partis traditionnels de la région autonome. D'un côté, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par l'actuel président kurde Massoud Barzani, accuse l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) du défunt Jalal Talabani d'avoir passé un accord pour livrer Kirkouk à Bagdad.

« Ce qui est arrivé est une grande catastrophe, mais ce n'était pas de notre faute », se justifie immédiatement Ahmed Kani, chef du bureau politique du PDK à Erbil, la capitale du Kurdistan d'Irak. « C'est à cause d'un parti politique qui a passé un accord avec les milices chiites », insiste le responsable, qui est persuadé que la chute de Kirkouk est du fait de l'Iran et des « traîtres » de l'UPK, mais qui s'abstient de mentionner les zones perdues par le PDK.

 

(Lire aussi : Le problème kurde de Washington)

 

De l'autre côté de l'abîme qui sépare désormais les deux partis, on estime en revanche que la responsabilité repose sur les instigateurs du scrutin – le PDK. « Avant le référendum, ils nous ont fait croire qu'on avait le soutien de 90 pays, que les Français allaient bombarder les milices chiites si elles nous attaquaient », rétorque Zana Mohammad, responsable des relations extérieures du parlement kurde irakien et membre de l'UPK.

Les deux partis s'accordent en revanche pour condamner la coalition anti-EI, qu'ils accusent d'avoir abandonné les Kurdes après les avoir utilisés pour combattre les jihadistes. Mais au-delà de l'absence de soutien international, l'effondrement de la région kurde aura surtout mis en lumière l'inaptitude des deux partis à protéger les intérêts de leur propre peuple, estime Raboun Marouf, un parlementaire indépendant. « On a perdu la moitié du Kurdistan irakien, et dans la partie qu'il nous reste, nous n'avons aucune institution gouvernementale viable, assène le député. Je ne crois pas en une révolution armée contre Bagdad. Ce qu'il nous faut, c'est une révolution politique au sein même du Kurdistan. »

 

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Chammas frederico

Ces Kurfes "attachants de bravoure" mais " minesar des conflits internes"
Et "diaboliser" par les autorités des pays qu'ils menacent par la possibilité de revendication d'un Lutdistan indépendant....qui pourrait les grouper.
Utopie?
Il n'en de,Eure pas moins qu'ils sont des "trublions dont se méfient (à juste titre?" Les Puissances qui se sentent menaceed

Antoine Sabbagha

Une seule solution se profile donc à l'horizon une nouvelle guere civile . Triste .

DAMMOUS Hanna

Des spécialistes américains en géopolitique ont calculé le prix à payer pour provoquer, par pays de toute la planète un changement de régime, d’une guerre civil, de changement frontière avec un scenario complet du quand et du comment, au profit d’un bénéficiaire qui a les moyens et l’intérêt d’opérer.
Il se fait que les pays du moyen orient en particulier et les nations préfabriquées par l’empire colonial sont les plus vulnérables, ils sont aussi les moins cher à déstabiliser.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ODEUR DE GUERRE CIVILE !

gaby sioufi

et l'on rouspete encore contre l'interventionnisme des iraniens et autres russes,turcs etc.... dans la region !!!
on se demande pourquoi ils y reussissent si facilement?

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