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Liban

Délivrée de ses « démons », Ersal reprend vie

Reportage

Libérée de l'emprise des jihadistes, la bourgade garde de profondes cicatrices et fait face à de lourds défis socioéconomiques.

11/10/2017

C'est une brise de légèreté qui souffle désormais sur Ersal, libérée depuis quelques semaines des jihadistes qui avaient hypothéqué jusqu'à son âme. Après la fin de la double bataille des jurds, menée successivement par le Hezbollah puis par l'armée libanaise, la bourgade sunnite se sent affranchie de ses boulets de forçat que lui imposaient depuis cinq ans plusieurs centaines de combattants de l'État islamique et de Fateh el-Cham (ex-Front al-Nosra).

Depuis 2013, Ersal, condamnée dès le départ à l'isolement par une géographie défavorable, a été lourdement sanctionnée en raison de son accueil généreux mais non moins chaotique de plus de 120 000 réfugiés syriens déboulant en catastrophe dans cette localité limitrophe de la Syrie. Parmi ces nouveaux hôtes, des sympathisants de l'opposition syrienne qui ont fini par se radicaliser progressivement en ralliant les rangs de l'EI et d'al-Nosra, réfugiés dans les jurds, avant de prendre en otage le village qui ne compte pas plus de 40 000 habitants.

Assailli par le radicalisme qui imposait ses nouvelles lois aux habitants et aux réfugiés sans distinction, le village sunnite a fini par lancer un SOS au gouvernement et à l'armée libanaise, les exhortant de le débarrasser de ses convives incommodants.

La décision de lancer la bataille du jurd pour bouter les combattants de l'État islamique hors des zones s'étendant par-delà Qaa a enfin été prise par l'armée, faisant suite à une première opération lancée par le Hezbollah à la mi-juillet contre Fateh el-Cham et d'autres groupes armés, dans la zone adjacente à Ersal. Elle est survenue après un premier affrontement majeur en août 2014 entre la troupe et les jihadistes et une prise d'otages d'une vingtaine de militaires. Certains avaient été libérés, notamment par le Front al-Nosra. Mais ce sont les dépouilles mortelles de plusieurs militaires aux mains de l'EI qui avaient été retrouvées au lendemain de la bataille « Aube des jurds ». Refoulés en Syrie, après un accord contracté par le Hezbollah et la Syrie, les jihadistes ont enfin abandonné leur village-captif, laissant derrière eux des cicatrices profondes et des dommages économiques et humains trop lourds à porter.

Aujourd'hui, près de 4 000 agriculteurs, qui jadis vivaient de leurs récoltes de cerises et d'abricots, se retrouvent privés de ressources pour la cinquième année consécutive, une grande partie de leurs terrains ayant été saccagée ou brûlée par les groupes armés. C'est un nombre presque équivalent de propriétaires de carrière, un secteur très prisé dans cette montagne rocailleuse, qui sont au chômage depuis que la lisière du village a été transformée en base arrière pour l'EI et Fateh el-Cham.

 

(Pour mémoire : L’armée réaffirme son autorité dans le jurd de Ersal et de Ras Baalbeck)

 

Les tribunaux islamiques
Le départ des jihadistes le mois dernier et le retour imminent de la sécurité, incarnée par le déploiement en force de l'armée sur les lieux, a certes réjoui les habitants de la localité. Les armes se sont tues, les liquidations, rackets et menaces en tout genre ont cessé. Les tribunaux chériés, érigés par les jihadistes qui imposaient leur loi, ont disparu aussi rapidement qu'ils ont été installés. Mais les réalités économiques ont vite fait de rattraper les habitants qui aujourd'hui réclament à cor et à cri un véritable retour de l'État, empêtré dans ses légendaires divisions intestines et ses débats sempiternels sur les réfugiés encore fortement présents à Ersal.

« Maintenant que le village n'a plus l'importance sécuritaire et géopolitique qu'il avait revêtue au cours de ces dernières années, il ne représente plus aucun intérêt pour les politiques », lance, avec amertume, le moukhtar Mohammad Alloulé. Le cou balafré par l'impact de deux balles, il ne se fait aucune illusion sur le manque d'enthousiasme des responsables qui « ont exploité à fond la crise sécuritaire à Ersal ». Après plusieurs menaces de mort qui lui avaient été proférées par les jihadistes de Fateh el-Cham, il avait fini par être la cible de ces derniers, touché par trois balles, dont une lui a égratigné le crâne. Les mots qu'il lâche entre deux bouffées de cigarette sont poignants et traduisent l'amertume collective ressentie dans cette bourgade. « Tout ce que nous souhaitons, c'est que le gouvernement fasse au moins semblant de s'intéresser à nous. Juste pour remonter le moral des gens. Pour qu'ils puissent redémarrer. »

Le village sunnite qui baigne dans un océan chiite environnant n'a aucune valeur électorale aux yeux de son parrain politique d'origine, le courant du Futur, qui avait tenté de le séduire à nouveau, en vain, durant les élections municipales de 2014. Les rares candidats qui se présentent de temps à autre aux législatives savent pertinemment qu'ils n'ont aucune chance face à la déferlante du Hezbollah qui concocte des listes toutes faites dans cette région. On parle même d'un transfert de près de 250 voix qui avait eu lieu il y a quelques années vers Beyrouth, pour le compte du Futur.

 

(Reportage : En "tournée" avec le Hezbollah dans le jurd de Ersal)

 

« L'État nous boude »
Résultat pratique : aucun projet de développement n'a jamais été décrété dans la localité, qui « a édifié ses propres écoles grâce aux économies faites par les familles et avait construit ses propres routes à une époque où les habitants pouvaient encore compter sur leurs revenus ».

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Non seulement les plus vieux ont perdu leurs terrains agricoles, mais ce sont également près de 30 % des jeunes qui sont sans emploi. La concurrence que représente la présence d'une main-d'œuvre syrienne bon marché – 70 000 réfugiés ont choisi de rester à Ersal après le départ des jihadistes et de leurs familles – a achevé de saigner économiquement le village. Un peu partout, des chantiers de construction, entamés il y a quelques années par les habitants, ont été suspendus, faute de moyens. Les gens se sont alors résignés à en exploiter la partie déjà construite dans l'espoir de jours meilleurs.

En attendant un développement de leur bourgade, les habitants de Ersal, longtemps barricadés derrière leurs portes lorsque l'EI et ses acolytes y faisaient la pluie et le beau temps, reprennent vie et savourent le règne de la sécurité que leur procure la présence de l'armée aux entrées. Sur les porches éclairés par le soleil clément du mois d'octobre, les récits de la guerre et des horreurs commises animent encore les discussions. L'on raconte comment les jihadistes traînaient les gens pour un rien devant les tribunaux islamiques improvisés sur place. « Lorsqu'une femme se disputait avec son mari, elle allait porter plainte auprès d'eux. Ils avaient des relais au sein du village, des hommes de confiance chargés des renseignements et de la sécurité, dont le tristement célèbre Abou Bakr al-Raqqawa, et Aboul Barah. C'était eux qui décidaient des éliminations. Les accusations tombaient comme un couperet sur les gens, sans justification nécessaire », raconte-t-on.

 

(Reportage : Ersal, une « énorme prison » pour ses propres habitants)

 

Les exécutions
Quarante-sept Libanais du village ont fait l'objet d'une condamnation à mort par le groupe EI. Leur crime avait un nom : « collaboration avec l'armée », raconte un habitant sous le couvert de l'anonymat : « Toute personne qui osait se plaindre auprès de l'armée était systématiquement placée sur la liste noire et accusée de "collaboration" avec l'ennemi, le "mécréant". » Un nombre non moins important de Syriens ont connu le même sort, parfois dans le cadre de règlements de comptes ou d'opérations de racket.

Dans le centre-ville, l'on voit encore des femmes déambuler dans leur niqab. « Ce sont des femmes du village qui ont été converties durant la présence des jihadistes. Elles sont peu nombreuses et refusent de se départir du legs d'un islamisme radical qui nous est étranger », confie Rima Karnabi, vice-présidente du conseil municipal. Celle-ci a d'ailleurs reçu plusieurs menaces de mort depuis son élection, mais affirme n'avoir jamais fléchi.

Du haut d'une colline qui a témoigné des affrontements de 2014, une maison aux fenêtres fermées continue d'accueillir discrètement les femmes voilées et les enfants d'un jihadiste libanais ayant rejoint les rangs de l'EI. Le village compte encore une petite vingtaine de jeunes Libanais radicalisés qui font profil bas depuis que leurs parrains jihadistes ont quitté les lieux.

 

 

Pour mémoire

La polémique se poursuit autour des événements de Ersal 2014

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