L'éditorial de Issa GORAIEB

Vox populi

L’éditorial
04/10/2017

Les Catalans, après les Kurdes : à une semaine d'intervalle, deux référendums sur l'indépendance sont venus, l'un perturber l'ordre établi en Europe, et l'autre compliquer davantage encore le désordre ambiant au Moyen-Orient. Bien que survenant dans des contextes fort différents, ces deux scrutins ressortent d'une même et impérieuse logique : l'aspiration à l'indépendance des peuples... ou plus exactement des populations pénétrées du sentiment qu'elles forment un peuple.


Mais qu'est-ce qu'un peuple, au fond ? Pour le dictionnaire, c'est un ensemble de personnes vivant en société sur une même terre et unis par des liens culturels et des institutions politiques. Peu satisfaisante est toutefois une telle définition, qui ne fait guère de place en effet aux peuples dépourvus de terre ou bien éparpillés sur plus d'une terre. Quid, par ailleurs, des populations vivant sur un même sol, régi par le même État, et cela dans la plus grande diversité culturelle, religieuse et même parfois ethnique ?


Toujours est-il que c'est la même quête d'une revanche sur l'histoire qui sous-tendait ces scrutins, tous deux décrétés illégaux par le pouvoir central. Tous les Catalans ne sont pas des indépendantistes, certes ; impressionnants tout de même, malgré l'interdiction du scrutin et les violences policières, sont l'affluence aux urnes et le score enregistré par les oui dans cette communauté autonome profondément, viscéralement républicaine, abritant une nation aux termes de la loi et enclavée, bien malgré elle, dans un royaume.
Il n'y a pas que l'histoire, cependant. L'un des effets pervers de la mondialisation a été de susciter, un peu partout, des replis identitaires, de raviver nationalismes et régionalismes. Dans le grand village planétaire tant vanté, les hameaux ont, depuis quelque temps, la cote. Or, autant que les particularismes socioculturels, les considérations économiques peuvent motiver plus d'une de ces procédures en divorce. Tel est bien le cas pour la Catalogne, qui génère un bon cinquième du PIB espagnol et se plaint pourtant d'une répartition inéquitable, discriminatoire, des dépenses du gouvernement de Madrid.


Ce phénomène n'est guère nouveau ; c'est la même frustration que connaissent en effet les Flamands de Belgique ou les Italiens du Nord. On imagine aisément, dès lors, l'embarras et l'inquiétude d'une Union européenne assommée par le Brexit, hantée par la prolifération des tendances séparatistes : prise à témoin – et même appelée à l'aide – par les Catalans, l'UE, qui n'avait pas caché son hostilité à la tenue de la consultation populaire, ne peut que pousser au dialogue en appelant avec insistance les autorités espagnoles à éviter désormais tout recours à la violence contre les manifestants. C'est néanmoins d'une fermeté sans précédent que faisait preuve hier soir le roi Felipe VI en soulignant la détermination des pouvoirs légitimes à assurer l'ordre constitutionnel.


Cela étant, non moins complexe – et laissant échapper, quant à elle, une forte odeur de pétrole – est la crise ouverte par le référendum unilatéral kurde, qui tenait lui aussi du plébiscite. Car ce n'est pas l'intégrité territoriale du seul Irak qui pâtirait d'un Kurdistan indépendant susceptible en effet de chevaucher un jour les frontières de la Turquie, de l'Iran et de la Syrie. Voilà qui explique, sans forcément la justifier, la méfiance internationale face à cette initiative, qui a valu à ses auteurs un sévère boycottage économique. Malgré les assurances de Bagdad, des actions plus drastiques ne sauraient être exclues ; armés par Israël durant leur rébellion contre Saddam Hussein, exploités par les puissances occidentales dans la lutte contre l'État islamique, ces farouches guerriers seraient-ils donc voués au statut d'éternels losers ?


En définitive – et la création d'Israël en est un exemple parmi d'autres –, c'est de reconnaissance internationale autant, sinon davantage, que de puissance militaire, que les candidats à l'indépendance nationale ont besoin pour parvenir à leurs fins. Si cette paire de référendums doit interpeller les Libanais, les porter à la réflexion, c'est seulement pour leur rappeler qu'on n'a jamais vraiment fini de faire un peuple.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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