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Liban

Micheline Braidy, la solitude d’une juge libanaise au TSL

Le portrait de la semaine

Épouse, mère et grand-mère, la juge Braidy fait des allers-retours entre Beyrouth et La Haye, histoire de concilier, comme elle l'a toujours fait, sa carrière professionnelle et sa vie personnelle.

21/08/2017

Depuis sa plus tendre enfance, elle rêve de devenir juge, comme son père, son héros, ancien président de Cour de cassation. Passionnée, déterminée, elle siège aujourd'hui, et depuis bientôt 6 ans, en tant que juge de la Chambre de première instance, à La Haye, au Tribunal spécial pour le Liban.

Micheline Braidy Yahchouchi n'accorde jamais d'interview. Pas plus qu'elle ne s'exprime en public sur les dossiers qu'elle traite : « Tout ce qui est lié au tribunal est tabou, dit-elle tout de go. Un juge devrait rester dans son cocon pour garder l'esprit clair, analyser objectivement les faits et éviter d'être influencé par les réactions populaires. » Le défi est encore plus difficile à relever aujourd'hui, avec l'importance des réseaux sociaux. Mais il reste à la portée de cette femme affable et réservée, la cinquantaine révolue, qui écoute beaucoup plus qu'elle ne parle. « Je n'aime pas les mondanités », avoue-t-elle. Et puis « trop de contacts avec les gens, ça fatigue, ça rend vulnérable ».

La juge se protège alors, évoluant exclusivement dans son cercle restreint, sa mère, ses frères et sœurs, son époux, ses enfants et petits-enfants, ses amis proches aussi, lorsqu'elle se trouve au Liban. À La Haye où elle réside la majeure partie de l'année, elle est seule avec elle-même dans le petit appartement qu'elle occupe, avec ses dossiers à éplucher, ses lectures sur le Liban, ses longues marches, les musées d'Amsterdam, le silence... et Dieu. Une solitude qui lui pèse lorsque l'hiver néerlandais est trop rigoureux, atténuée toutefois par les visites occasionnelles de sa famille.

(Pour mémoire : Les acteurs du TSL et leur rôle )

Les valeurs paternelles

Depuis la terrasse de son appartement ultrasécurisé sur une colline du Metn, où elle aime s'installer, entourée des siens, d'arbres, de livres et de reproductions de Van Gogh, la juge Braidy évoque ses enfants et petits-enfants avec un sourire attendri. Elle se remémore son parcours personnel et professionnel. Sa scolarité studieuse et appliquée au Collège Notre-Dame de Nazareth, ses études de droit à l'Université Saint-Joseph, puis l'Institut des études judiciaires. « La guerre battait son plein. C'était si dur pour nous les filles », se rappelle-t-elle. Son père, Raymond Braidy, son idéal, décédé à 60 ans au sommet de sa carrière, « un homme affable, souriant, toujours à l'écoute », mais surtout « un être d'une grande modestie, qui se rendait à pied au tribunal portant son lourd cartable, qui estimait que la justice ne pouvait être un instrument des puissants contre les faibles, car les puissants sont forts, les faibles eux ont besoin de justice ». C'est à ce père qu'elle a tant aimé qu'elle dédie « chaque progrès de sa carrière », car elle rechigne à parler de succès ou de réussite. « Outre les valeurs qu'il m'a inculquées, il m'a montré combien la carrière d'un juge est semée d'embûches, de jalousies, de coups bas, que cette carrière n'est pas toujours compatible pour une femme avec une vie de famille. Mais en même temps, il m'a beaucoup encouragée », dit-elle, reconnaissante.

Après avoir exercé durant trois ans comme avocate, elle se souvient comment, lorsqu'elle préparait le concours de la magistrature, avec son aîné d'un an sur les genoux, son père arrivait chez elle avec un livre caché derrière le dos en lui disant : « Tu n'as pas lu ce livre. Il est indispensable. » Et comme elle se devait d'être « brillante », elle obtempérait. Reçue première avec une moyenne de 16 sur 20, la jeune femme multiplie les stages et les cours intensifs. Elle décroche au passage un DES en diplomatie et négociations stratégiques de l'Université de Paris Sud XI et un master de recherche en diplomatie de la faculté des sciences politiques et des relations internationales de l'Université La Sagesse à Beyrouth. Elle gravit progressivement les échelons de la magistrature pour être nommée en 2005 juge conseiller auprès de la Cour de cassation, suite à un parcours de douze ans à la Cour criminelle. Entre-temps, la famille s'agrandit, elle est mère pour la seconde fois. « Je parvenais à concilier ma vie de famille et ma carrière. Il faut dire que je travaillais mes dossiers à la maison. J'étais aussi méthodique et bien organisée », reconnaît-elle. Lorsqu'elle est sélectionnée par le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, à l'issue d'un concours et sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature, c'est à son père qu'elle offre cette nouvelle nomination. « Il n'aura pas eu la chance de voir l'évolution de ma carrière », dit-elle avec regret.

 

Un rêve
Micheline Braidy doit alors s'adapter au caractère collégial du TSL qu'elle rejoint en 2011. C'est en solo qu'elle avait entamé sa carrière dans la magistrature libanaise. Mais rien ne semble hors de portée de cette bûcheuse. « J'ai hérité de ma mère mon côté diplomate », explique-t-elle. Un trait de caractère qui lui sera très utile au sein du TSL, où « on ne peut être cassant, car ça ne marche pas ». Et puis la juge n'aime pas voir les gens se disputer. « C'est dans ma nature », lance-t-elle, estimant qu'« il faut savoir prendre le meilleur de chacun ». Et comme la vie ne fait pas de cadeaux, les épreuves s'invitent dans sa vie personnelle. D'abord l'accident de voiture de son fils aîné dont la vie est « miraculeusement épargnée ». Et puis ce fichu cancer qui l'atteint, une première fois aux ovaires, une seconde fois au sein. Le courage de la magistrate, sa foi inébranlable et un traitement médical de choc entre Beyrouth et La Haye l'aideront à surmonter ces moments difficiles et la « grosse fatigue » ressentie. « Je me rendais aux séances de radiothérapie tôt le matin avant les audiences. J'ai même perdu mes cheveux. Mais il en est ainsi », constate-t-elle sans états d'âme. Avant d'ajouter : « Je sens que Dieu m'accompagne dans tout ce que je fais. » Un réconfort qui lui permet de supporter la maladie, « l'éloignement » physique d'avec les siens, « les risques sécuritaires » que comporte ce métier et « la prise de décision particulièrement difficile ». « Ces six ans sont autant que mes trente années de carrière, confie-t-elle. C'est une mission que j'ai à accomplir. »
Des regrets ? « Un, peut-être. » Mme Braidy aurait aimé embrasser « une carrière diplomatique ». C'est d'ailleurs ce qui l'a poussée à se lancer dans des études de diplomatie, de relations internationales et de négociations stratégiques. « Cela reste une de mes ambitions », soutient cette patriote, qui porte haut le flambeau de son pays et se dit fière d'être libanaise.

 

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Paul-René Safa

Le tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a été institué le 25 mai 1993.
Radovan Karadzic a été condamné à 40 ans de prison en 2016 soit 23 ans après les faits.

Tout espoir de voir les coupables condamnés n'est donc pas perdu!

Marionet

Une femme admirable pour son parcours professionnel et ses qualités humaines: il en faut du courage pour briser le tabou du cancer. De quoi encourager d'autres personnes malades à sortir de leur isolement en parlant de leur maladie. Je lui souhaite guérison et succès dans son travail.

Irene Said

P.S.
Mes remarques concernant le TSL visent uniquement ce tribunal en lui-même !

Je ne doute pas un instant des capacités et de l'intégrité ainsi que du dévouement de Mme Micheline Braidy pour sa fonction de juge, et lui souhaite le meilleur !

Irène Saïd

Irene Said

A quoi sert encore ce TSL...qui existe depuis 2009...et qui s'intéresse encore à ces séances ?

De toute façon, même si un jour un procès sera organisé et des coupables désignés, nous savons trop bien que personne ne pourra les arrêter, puisqu'ils sont protégés.

Nous avons l'intime conviction que la vraie vérité ne sera jamais connue, car personne ne le veut vraiment !
Irène Saïd


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