L’édito de Ziyad MAKHOUL

Les cendres dans l’eau d’Enfé

L’édito
15/08/2017

Il paraît que pour résoudre un système de n équations à n inconnues, il est fortement recommandé de former un système équivalent comprenant une équation à n inconnues et (n-1) équations à (n-1) inconnues, en éliminant une inconnue entre les n équations du système. C'est assez hermétique, il faut le dire, pour nous, communs des mortels, mais supposons qu'un superhéros mathématicien, plusieurs fois médaillé Fields, veuille s'amuser à résoudre l'équation Liban– sachant qu'en 2017, cette équation comporte un nombre astronomique d'inconnues...

Ce brave homme devra d'abord se mesurer à l'histoire et à la géographie. Parce que le Liban est doublement maudit par le grand GPS planétaire. Deux vampires se sont amusés, au cours des quatre ou cinq dernières décennies, à essayer de le vider et de son sang et de sa moelle : Israël et la Syrie. Et ils continuent. Et ils continueront.

Ensuite, il se penchera vers le dedans ; il s'attaquera à quelque chose de prime abord insolvable : comment (res)susciter un pays, puis une nation, puis un État Liban. Ces trois inconnues sont particulièrement coriaces. Naturellement.

Le pays, d'abord : le territoire Liban, ces 10452 km2 pas tous entièrement souverains, est délimité par des frontières passoires et illusoires, et reste loin de constituer une entité géographique, puisque parsemé d'îlots d'insécurité en tous genres, de bunkers inexpugnables, ou de zones nécessitant, pour une grande partie des Libanais qui souhaitent s'y rendre, ou une sorte de visa, ou de l'inconscience pure, un peu suicidaire.

La nation, ensuite, dont la définition est simple : ensemble des êtres humains vivant dans un même territoire, ayant une communauté d'origine, d'histoire, de culture, de traditions, parfois de langue, et constituant une communauté politique. Sauf qu'au Liban, la réalité tronque la phrase abruptement après le mot territoire – et encore... Parce que dans ce cas, il est impossible d'écrire, d'envisager ou d'appréhender le mot communauté au singulier. Et c'est bien là le drame, pire : la tragédie, des Libanais : ce s de trop. Ce s en trop...

L'État, enfin. C'est là où cela se corse pour le mathématicien, aussi brillant soit-il. Il devra, dans le désordre, régler : la gargantuesque misère des services publics (eau, électricité, téléphonie mobile, éducation et santé publique, infrastructures, etc.) ; l'apparente pérennité du Hezbollah branche militaire, qui non content d'être la seule milice supra-étatique encore en exercice, avec toutes les vicissitudes que cela entraîne, s'amuse à aller essayer le mercenariat en Syrie en renfort à la barbarie de Bachar el-Assad, nouvelle coqueluche des extrêmes-droites mondiales, américaine, notamment ; les endémiques et mortifères corruptibilité et corruption made in Lebanon, avec leur nouvelle variante, le népotisme aounien, ou plutôt bassilien, qui voit une très grande partie des hauts fonctionnaires de la diplomatie ou du corps judiciaire se colorer en orange criard, et enfin, last but not least, cette hérésie totale qui veut que l'immense majorité des leaders politiques pensent d'abord, voire uniquement, à leurs intérêts personnels.

Une fois tout cela solutionné, il restera à ce mathématicien masochiste – et elle est là, l'ahurissante exception libanaise– plus de 80 % du problème à résoudre : nous. Nous, Libanais. Notre mentalité.

Une femme racontait il y a quelques jours une scène qu'elle a vécue avec effroi. « J'étais sur la plage d'Enfé. Un des rares lieux encore propres et préservés de la côte. Deux jeunes filles, d'une vingtaine d'années, en short et maillot de bain, étaient assises les pieds dans l'eau azurée. Elles bavardaient, riaient, buvaient, en fumant chacune sa cigarette. J'ai vu qu'elles n'avaient pas de cendrier, qu'elles jetaient leurs cendres dans l'eau. Je n'ai rien dit. C'est peut-être biodégradable, des cendres... Sauf qu'une fois les cigarettes fumées, elles ont simplement jeté les mégots dans la Méditerranée. Je me suis approchée d'elles pour leur dire que ce n'est juste pas possible, que ce n'est pas possible que la jeunesse salisse à ce point les richesses de son pays... Elles m'ont regardée presque en ricanant, comme si j'étais folle ; elles ont haussé les épaules ; je suis partie. Écœurée. »

Parfois, même la mathématique est impuissante.

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P.S.: En attendant le miracle, continuer de voter, jusqu'au 18 août, pour le Village préféré des Libanais (www.lorientlejour.com/village) reste un acte de résistance majeure.

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Ma Fi Metlo

à essayer de le vider et de son sang et de sa moelle : Israël et la Syrie. Et ils continuent. Et ils continueront......

C'est bien la 1ère fois que je lis israel comme étant un vampire du Liban ...

Pour le reste c'est du déjà vu , lu et vomi .

Le Faucon Pèlerin

Vers 1978, je viens de Paris, on m'invite à un repas de poissons dans un restaurant au bord de Nahr-Ibrahim. J'ai remarqué que les serveurs jetaient les restes des repas directement dans le fleuve. Je dis à notre serveur : Les restes de notre table où vous les mettez ? Il me dit dans la fleuve, ils seront à la mer dans 10 minutes, là l'eau salée les éliminera. Je lui dis : Êtes-vous sûr de cela, qui vous l'a dit ? Il me répond presque énervé : Tous le monde fait ça !

Bery tus

Merci Mr pour cet article !!! C'est le libanais le pb à 80%

Mireille Braidy

....c'est que hélas ....au lieu de resppecter la loi c'est la plutôt l'incitation à la consommation! Il est vraiment désolant de réaliser que un peu partout au Liban ....la vie du non fumeur est rendue impossible! Allez essayez de faire une marche sur certains trottoirs de Beyrouth et c'est l'étranglement garanti!

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