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Liban

Le chemin vers la tyrannie

Les échos de l’agora
07/08/2017

Il est urgent de marteler sans cesse que « vivre-ensemble » signifie « vivre-politiquement » et que pour cela, il est nécessaire que ce mode de vie puisse s'épanouir dans un espace régi par la logique urbaine. Or rien n'est aussi étranger à l'homme politique que l'espace urbain. Le politicien ne réfléchit qu'en termes d'enclos et de territoires sur lesquels son pouvoir s'exerce.

Dans un article intitulé « Ce que le Liban m'a appris », publié en 1986 par la revue Esprit, le chercheur Michel Seurat déclare : « Je ne crois pas en l'existence d'une identité libanaise ; ce qui ne signifie pas que je ne crois pas au Liban (...) Le conflit du Liban me paraît bien montrer (...) l'existence d'une société divisée, et donc l'absence d'une société civile ». Il ajoutait qu'il est « impensable d'ériger actuellement un monument au civil inconnu, car ce civil n'existe pas ». En revanche, chaque communauté « peut compter ses morts et ceux qu'elle a pu tuer chez ses adversaires, réels ou perçus comme tels ».

En écho à Seurat, May Davie-Urbama se demande, en 2017 dans Les Cahiers de la Méditerranée, pourquoi un pays si généreusement doté par la nature n'a pas été en mesure de se construire en État, de « garantir la symbiose entre les communautés et créer une société civile, prémices de la nation ». La question renvoie immédiatement à l'échec de la dynamique du 14 mars 2005 qui, en dépit de son ampleur, n'a pas été en mesure de susciter une telle intégration. L'échec, même temporaire, est celui de Beyrouth en tant qu'espace urbain et civique du vivre-ensemble.

Si Seurat, enlevé et liquidé au Liban, vivait encore, il aurait imputé cette incapacité congénitale aux différentes aaçabiyya, à l'esprit de corps qui anime les groupes humains du Levant, les jamâ'at (pluriel de jamâ'a) dont les identités sont parfois exacerbées au point de « prétendre exercer un rôle rédempteur » quasi messianique. À l'instar d'Ibn Khaldûn, il défend l'idée que lorsque la société citadine est en crise, tous les clans des exclus finissent par constituer une aaçabiyya afin de « conquérir le lieu du pouvoir et de profiter de la crise qui détruit l'État ». Cette dynamique devient urbicide lorsqu'un « des compétiteurs parvient à s'accaparer de la totalité des leviers de commande. Ce fut le cas du clan alaouite en Syrie, c'est actuellement le cas du clan chiite-Hezbollah au Liban. Mais la corruption, le luxe, la volonté de régner sans partage finissent par détruire le groupe originel et faire apparaître un autre type de aaçabiyya, celle d'une nouvelle jamâ'a ou caste. Cette dernière ne pourra continuer à accaparer le pouvoir qu'en éliminant » le « politique et ce dernier ne peut être éliminé qu'en maintenant, à n'importe quel prix, la multiplicité des aaçabiyya particulières et rivales. Tel est le mécanisme central de la stratégie de ce qu'on pourrait appeler la "ruralisation de la ville" ».

C'est un tel mécanisme qui, après 1943 selon May Davie, expliquerait l'échec de la ville de Beyrouth et de ses élites à être la matrice du « vivre-ensemble politiquement » parce que cette ville aurait été « ruralisée » au profit des aaçabiyya claniques des campagnes.

L'échec du phénomène du 14 mars 2005 à se traduire politiquement résiderait dans ce paramètre. La foule du 14 mars 2005 n'a pas accouché d'un citoyen libanais mais s'est fragmentée en clans/jamâ'at. On comprend mieux le triomphe de l'idéologie du binôme Hezbollah/CPL dont la vision de l'État est celle d'un État-jamâ'a. Ce dernier n'a même pas les moyens d'être un État totalitaire ; il peut devenir tout au plus une vulgaire tyrannie. Le plus surprenant est que cette logique mortifère est implicitement acceptée par les autres groupes en compétition qui ont tous fini par capituler sans conditions. Même les communautés éminemment citadines et urbaines, comme les musulmans sunnites et les chrétiens byzantins (grecs-orthodoxes et catholiques), ont été contaminées par la ruralisation. On a l'impression qu'elles se perçoivent et se comportent dorénavant en communautés dotées non d'une allégeance à leur espace civique traditionnel mais d'une aaçabiyya de jamâ'a.

La question que posent ces considérations, dans cet Orient en flammes, n'est pas celle de savoir « qui va protéger aujourd'hui les chrétiens du Liban » mais « les chrétiens sont-ils disposés à quitter la mutasarrifiyya du Mont-Liban afin de protéger le Grand Liban de 1920 et 1943 dont la capitale est Beyrouth » ?

 

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Beauchard Jacques

La base fragile voire absente c'est l'espace public qu'il faut sans cesse entretenir et restaurer; il est malheureusement trop souvent laissé à l'abandon à l'image de la citoyenneté dont il est le socle. Soulignons au passage que ce n'est pas nécessairement le droit de propriété qui fonde l'espace public mais l'usage qui en est fait. Ainsi les nouveaux souks et la marina de Zeitouné témoignent de la fréquentation du multiple là se cristallise le noyau d'une libanité.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DES PANURGES... ET DES MOUTONS BELEURS !

M.E

Pour fonctionner sans heurt, tous ces systèmes de prédation du tribal sur le collectif ont besoin de bonnes pompes à phynance. Or elles donnent quelques signes d'essoufflement, que ce soit d'Iran, d'Arabie ou de la diaspora. Le bon côté de toute cette corruption c'est la constitution de patrimoines par suffisamment de chefs tribaux et qui feront tout pour ne pas les perdre même si les rentrées venaient à se tarir. La différence entre le Liban de 2017 et celui de 1975 c'est qu'aujourd'hui une plus grande partie de la population a plus à perdre d'une éventuelle instabilité qu'à y gagner.

Et maintenant cette photo c'est qui?

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