Liban

La morale entre Macron et Assad

Les échos de l’agora
03/07/2017

La récente prise de position d'Emmanuel Macron à l'égard de la crise syrienne a surpris tous ceux qui pensaient que le jeune président français, dont le bagage culturel révèle un indiscutable humanisme, se laisserait difficilement tenter par le cynisme machiavélique du pragmatisme politique. En déclarant qu'il ne voyait pas de successeur à Bachar el-Assad, Emmanuel Macron prend donc acte de son maintien au pouvoir en dépit des crimes contre l'humanité dont on accuse le dictateur syrien qui, apparemment, ne s'encombre nullement de principes universels dans son inhumaine cruauté à l'égard de son peuple.

On se souvient combien le président Macron avait pu susciter la sympathie d'une large frange de l'opinion publique internationale, écœurée par une mondialisation dominée uniquement par le pouvoir des réseaux du « corporate power » dont l'esprit entrepreneurial fait fi de toute considération morale. La jeunesse de Macron était apparue, à cet égard, comme une brise fraîche, une promesse que le changement est possible. Quand il avait déclaré que « le président syrien est l'ennemi de son peuple et non celui de la France », de nombreux observateurs avaient froncé le sourcil. En affirmant, récemment, qu'il ne voit pas de successeur à Assad, sa déclaration a fait l'effet d'une douche froide à tous ceux qui pensaient qu'il était encore possible de moraliser un tant soit peu la politique internationale à l'égard de la Syrie.

Commentant ce développement, Farouk Mardam-Bey répond indirectement à Macron : « Bachar el-Assad n'est pas seulement l'ennemi du peuple syrien, mais de l'humanité. » Par là, le grand lettré syrien souhaite insister sur le fait que la crise syrienne impose à tout observateur, à tout être humain en réalité, le prérequis d'une attitude morale avant toute prise de position politique. Au-delà de telles considérations, la formule lapidaire de Farouk Mardam-Bey rappelle qu'il existe une seule et unique humanité et qu'on ne peut exclure le peuple de Syrie de la grande famille humaine et de ses valeurs dites universelles.

Jamais, comme dans le cas de la tragédie syrienne, le rapport ambigu entre morale et politique ne s'était révélé comme un insoluble dilemme. À vouloir incarner la pureté morale dans l'ordre politique, on risque de tomber dans la terreur ou, à défaut, de paralyser la politique en la rendant impuissante. La morale se soucie de la vertu de la personne dans sa conformité au bien ; alors que la politique a pour souci le bien public qui est loin d'être confondu avec le bien moral ou le souverain bien.

Dès lors, la prise de position de Macron, qui ménage sans doute les intérêts de la France, est-elle strictement immorale ? Dans l'Émile, Rousseau avertit : « Ceux qui voudront traiter séparément la morale et la politique n'entendront jamais rien à aucune des deux. » Machiavel, quant à lui, insiste sur le fait que le bien politique est fondé sur un mal dans la mesure où il utilise la violence et où il déploie une lutte féroce entre les prétendants au pouvoir. En dépit ou à cause de cela, le pouvoir politique est en mesure « d'instaurer certaines mesures que nous cautionnons moralement » (S. Manon). S'il arrive qu'une « belle âme » dirige une cité en demeurant soucieuse de garder ses mains pures, elle risque fort de tomber dans l'angélisme béat et de ne rien changer au monde en refusant d'empoigner les épines et les ronces du réel, car, comme le dit Max Weber, « l'homme d'action se compromet avec des puissances diaboliques qui sont aux aguets dans toute violence ».

Il est sans doute nécessaire d'exiger de quiconque, y compris de l'homme Emmanuel Macron, de juger moralement et à titre individuel la tragédie syrienne avant toute prise de position politique. Cependant, il serait maladroit d'exiger du président de la République française d'aborder la tragédie syrienne par le seul biais du bien moral.
Mais cela ne dispense absolument pas l'homme politique, fût-il Emmanuel Macron, d'un principe intangible dans l'exercice de ses fonctions publiques, tant en matière de politique intérieure qu'extérieure. Il s'agit du principe de justice et de la règle d'équité qui en découle. Aucun homme politique ne peut se payer le luxe de faire l'économie de ces deux notions fondamentales s'il ne veut pas tomber dans un cynisme machiavélique immoral.
C'est pourquoi, face à la tragédie des peuples plongés dans le malheur, il faut d'abord se montrer équitable et leur rendre justice. Dans le cas de la Syrie, rendre équitablement justice au peuple syrien commence par la condamnation, au moins verbale, du président Assad pour ses crimes contre l'humanité.

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Bery tus

le pire dans tout ca c'est que les occidentaux arriveront a leur fin avec bachar ou sans bachar !!

Ma Fi Metlo

La souffrance du peuple français par les attentats successifs, plus de 300 morts, à été l'élément déterminent de tête prise de conscience que la France faisait fausse route.

Parmi tous les candidats ON se souvient que seuls 2 candidats étaient pour continuer l'erreur hollandouille ,jupe et macron.

La realite du terrain a pris le dessus et pour l'instant rien ne présage un départ DU HÉROS DE LA RÉSISTANCE AU COMPLOT FOIREUX DES OCCIDENTAUX CONTRE LA FIERE SYRIE DE BASHAR EL ASSAD .

C. F.

...Aucun homme politique ne peut se payer le luxe de faire l'économie de ces deux notions fondamentales s'il ne veut pas tomber dans un cynisme machiavélique immoral.""



Vous pensez sans aucun doute à nos chefs de guerre, au sortir de la guerre se sont imposés comme donneurs de leçon, moralisateurs, parfaitement ""cynique machiavélique immoral". De grâce qu’on nous fait l’économie de ""principes universels"", ""considérations morales"", ""moraliser un tant soit peu"", ""attitude morale"", ""valeurs dites universelles"", en passant par ""pureté morale"", ou de ""juger moralement""…
Nous sommes au Liban, qu’on commence à balayer devant sa porte….

Beauchard Jacques

L'approche morale se dispense, on ne sait pourquoi, d'analyser la division mortelle qui s'est emparée de toute l'opposition, ce qui mène la Syrie à sa ruine et barre la succession de Bachar et pire le légitime...

C. F.

..."Cependant, il serait maladroit d'exiger du président de la République française d'aborder la tragédie syrienne par le seul biais du bien moral.""

Encore un conseil au président Macron, ancien banquier, pour sa politique étrangère !

Le choix de l’économie et donc du ""business"" est donc une priorité, et deux cas à titre d’exemple : la réouverture de l’ambassade de France à Damas et les contrats pour la reconstruction de ce pays.

Je lis bien dans les journaux qu’il ne serait pas étonnant de la réouverture de l’ambassade, fermée sous Sarkozy, qui n’a donné aucun effet, pour dénoncer le "scandale" de la répression sanglante par le régime de Damas du soulèvement déclenché en 2011.(OLJ du 22 mai). Cette réouverture permettra par le biais diplomatique de peser sur les relations entre les deux pays, et peut-être pour mettre fin à la guerre…

Pas plus tard qu’hier, un accord gazier de 4,8 milliards de dollars entre l’Iran et Total, première compagnie occidentale à revenir en Iran, bailleur de fonds de Bachar. Le principe de réalité… Question de ""MORALE"" , De Gaulle disait que ""les grandes nations n’ont pas d’amis…"".

Soeur Yvette

Merci merci pour cet article ,cible,profond et vrai...il faut dans notre pays de grands hommes comme Dr Corban...

gaby sioufi

""Total retourne en Iran avec un contrat de 4,8 milliards de dollars"",
Macron, EX banquier , cela doit tout dire n'est ce pas ?

on n'a eu de cesse de repeter, l'argent n'a pas d'odeur, SURTOUT s'agissant de celui genere par de telles motivations , que dire C de la realpolitik est vraiment peu dire .
il faut dire plutot " moneypolitik"

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,EMPLOYER POUR S,EN DEBARRASSER...

Chelhot Michel

Cette condamnation ne devrait elle pas s'étendre AUSSI aux autres criminels qui ont suscité,organisé,attisé, et financé la guerre ? A savoir les responsables occidentaux français britanniques et américains, les satrapes arabes du golfe, et le sultan proto ottoman.

Yves Prevost

"L'homme d'action ne se conçoit guère sans une forte dose d'égoïsme, d'orgueil, de dureté et de ruse" (Ch. de Gaulle, "Au Fil de l'Epée")

Emile Antonios

Rousseau, Machiavel, Max Weber, pourquoi pas Jésus et Bouddha cela ferait peut-être un bon sujet de Baccalauréat sur la morale et la politique.
Si et seulement si on se prend pour un correcteur, une copie pareille ne mériterait pas la moyenne en matière « philosophie ».
Au fait il manque Socrate, et bien d’autres...
Pour être précis la note devrait être bien au dessous de la moyenne et l’élève recalé.

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