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Moyen Orient et Monde

« À Mossoul, nous étions encerclés par la mort »

Témoignage

« L'Orient-Le Jour » a recueilli le témoignage de Omar Mohammad, ancien citoyen de la deuxième ville d'Irak occupée presque trois ans par l'État islamique, et aujourd'hui réfugié à Paris.

03/07/2017

« La ville que j'ai connue a disparu. Je ne suis pas sûr qu'elle puisse un jour renaître », raconte Omar Mohammad, ancien habitant de Mossoul aujourd'hui installé à Paris, joint au téléphone par L'Orient-Le Jour. La reconquête de la ville par l'armée irakienne, lancée en octobre 2016, devrait bientôt toucher à sa fin, mettant un terme à trois ans d'occupation par l'organisation jihadiste.

Alors étudiant quand l'État islamique entre à Mossoul, le 10 juin 2014, Omar Mohammad, âgé d'un trentaine d'années, va passer deux ans sous le joug de l'EI avant de réussir à s'enfuir. Pour certains Mossouliotes, l'arrivée de l'EI a été vécue comme une libération. En chassant l'armée irakienne, dont le commandement chiite « maltraitait et insultait la population » à majorité sunnite de la ville, explique le jeune homme, le groupe terroriste a conquis les cœurs d'une partie des habitants. Si bien que ceux qui avaient fui durant l'offensive sont revenus quelques jours plus tard, rassurés par leurs proches restés sur place. « Le départ de l'armée signait la fin de l'oppression », souligne Omar Mohammad.

Leurs espoirs vont vite être déçus. Les hommes au drapeau noir, encore méconnus ou peu connus des habitants, ont dès le départ l'intention de s'implanter et de faire de Mossoul leur capitale en Irak. « Mossoul n'en était pas à sa première offensive de groupes rebelles ou insurrectionnels contre l'armée irakienne (depuis les années 2000, NDLR), mais normalement les combattants partaient après la bataille. Cela ne durait pas plus de 24h, 48h au maximum. Là, c'était différent », décrypte l'ancien étudiant.

L'organisation jihadiste construit pourtant très vite les bases d'un proto-État en territoire irakien. « Quand ils sont entrés dans la ville, ils ont installé des écrans de télévision géants dans les rues pour y diffuser leurs médias. Ils ont planté leur drapeau en haut de bâtiments transformés en » ministère des Finances «, » ministère de la Hisbah « (police islamique)... Pour moi, ils étaient prêts dès le départ à occuper la ville et à y rester. »

(Pour mémoire : L’église Saint-Thomas, la miraculée de Mossoul)

« Machine à tuer »

Les premières semaines, la vie suit son cours. L'EI est occupé sur les champs de bataille aux alentours de la ville. En juin, les habitants fument encore dans la rue. « À l'époque, les Mossouliotes ne savaient pas ce que l'EI représentait, ils ne réalisaient pas. À partir du mois de juillet, les choses se sont mises à évoluer, petit à petit », précise Omar Mohammad. La lente descente aux enfers de Mossoul commençait à s'orchestrer. En juillet, Abou Bakr al-Baghdadi proclame son califat dans la mosquée al-Nouri, symbole et emblème historique de la ville, détruite il y a dix jours par les jihadistes acculés dans la vieille ville. « Certains commencent alors à entrevoir ce qui se trame », décrit le jeune homme qui écrit actuellement sa thèse. Les plus chanceux parviennent à prendre la fuite, les autres haussent un sourcil sans s'arrêter plus longuement. Les exactions contre les chrétiens et les yézidis débutent, les femmes sont contraintes de se voiler, la Hisbah veille à l'application littérale des lois de la charia, et les premiers monuments historiques sont détruits. Les citoyens sont traqués et les check-points qui quadrillent la ville surveillent leurs allers et venues : toute tentative de fuite est taxée de trahison et conduit irrémédiablement à la peine de mort. Omar Mohammad se souvient de ces nombreux condamnés, accusés d'être des « espions » ou des « apostats ».

La situation économique est tout aussi déplorable. Les jihadistes épuisent les ressources en prélevant toujours plus de nouvelles taxes. Beaucoup, surtout parmi les plus jeunes, sont sans emploi. Mossoul est isolée dans sa région, mais l'EI veille à ce que des échanges marchands aient encore lieu. « La Turquie alimentait la Syrie et la Syrie alimentait Mossoul. Si vous demandiez à quiconque d'où venait son essence, il vous aurait répondu qu'elle venait d'Alep. Il y avait des marchands syriens dans la ville. » Les nouveaux rois de Mossoul profitent de cette atmosphère où la demande ne rencontre pas l'offre pour lancer de larges campagnes de recrutement. Elles connaissent un franc succès chez les jeunes, qui s'engagent de « 10 à 22 ans » et finissent par former une bonne partie des rangs de l'organisation jihadiste. « L'EI les a transformés en machine à tuer en trois ans. Aujourd'hui, ils sont irrécupérables », constate le doctorant en histoire.

(Reportage : Dans le vieux Mossoul repris à l'EI, apocalypse et parfum de mort)

 

« Chaque fois, je pleure »

Les avantages à la clé expliquent l'engouement. « Au début, ils offraient de très bons salaires, une femme, et promettaient de mettre les familles à l'abri du besoin. » Certains Mossouliotes épousaient alors la cause militaire du groupe terroriste sans forcément prendre conscience du combat qu'ils aidaient à mener. Du moins, pour un temps. « À partir de 2015, les intentions étaient plus claires. C'était évident. Je ne peux pas croire que quelqu'un ne savait pas », assure Omar Mohammad. L'enrôlement s'est peu à peu étendu. L'EI cherchait par exemple des « agents d'entretien » pour la ville. Ces recrues du service public « voulaient nourrir leur famille, mais au moins ils ne tuaient pas ».
Quand il essaie de se souvenir des pires moments qu'il a vécus là-bas, Omar Mohammad lâche un grand soupir. « Il y a tellement de choses... Tellement de choses dont je n'ai pas envie de me souvenir... Ces exécutions publiques, ces hommes jetés du haut d'immeubles, ces corps qui jonchaient le sol, et tous ces bombardements... Si vous n'étiez pas tués par l'EI, vous l'étiez par la coalition internationale. » Il poursuit : « Nous étions encerclés par la mort. Beaucoup d'habitants, et j'en fais partie, se sont demandés comment ils faisaient pour être encore en vie. Sincèrement, quand je repense aujourd'hui à tout ce que j'ai vu là-bas je pleure, à chaque fois. »

« Tout le monde a ri ce jour-là »

Pour échapper au cauchemar quotidien, une forme de résistance pacifique s'organise. « Impossible de prendre les armes », explique Omar Mohammad. Certains se murent donc dans le silence. « Quand l'EI a changé les textes des manuels scolaires, beaucoup de parents ont retiré leurs enfants de l'école. Quand les bourreaux les ont appelés à les renvoyer en cours, ils n'ont pas réagi. Ils ont ensuite menacé les enseignants. Pas de réaction non plus. » Dans un rire étouffé, il ajoute : « Ils ont fini par annoncer que, si c'était comme ça, alors il n'y aurait plus d'école. Tout le monde a ri ce jour-là. » D'autres refusent de sortir de chez eux pour échapper à l'appel à la prière, prenant ainsi le risque d'être considérés comme des apostats. Les plus décidés tentent de prendre la fuite, « au péril de leur vie, en versant des sommes d'argent folles. C'est vous dire les sacrifices que nous étions prêts à faire pour fuir ».

Quatre mois pour réapprendre à vivre

Omar Mohammad s'enfuit en 2016. Il paie grassement un passeur et se réfugie d'abord en Syrie avant de rejoindre la Turquie, d'où il prend un vol pour Paris. « Quand je me suis enfin retrouvé dans un endroit sûr, j'ai mis quatre mois à réaliser que j'étais en sécurité, quatre mois pour réapprendre à vivre. J'imaginais toujours que les jihadistes de l'EI étaient là à côté de moi », assure-t-il. Dans la capitale française, il reprend ses études à l'EHESS où il écrit sa thèse sur l'histoire de Mossoul au XXe siècle. Mais le traumatisme est vivace. Aujourd'hui, Omar Mohammad est toujours en contact avec certains de ses proches restés sur place dans la vieille ville. Ils lui racontent les atrocités qu'ils subissent entre l'oppression et les combats, de plus en plus violents à mesure que l'EI recule face aux percées militaires récentes des troupes irakiennes.
Omar Mohammad laisse peu de place à l'espoir quand il imagine la renaissance de Mossoul : « Nous n'attendons rien du gouvernement de Bagdad. Même si la ville est libérée de l'EI, la question sécuritaire n'est pas réglée. Vendredi dernier encore, dans les parties libérées de la ville, trois bombes humaines se faisaient exploser et entraînaient avec elles dans la mort plus de 50 civils ! » Mossoul-Ouest a été particulièrement ravagée par les combats, délogeant ou déplaçant des centaines de milliers de civils. Leur retour est marqué d'un point d'interrogation : « Revenir oui, mais pour aller où ? Leurs maisons sont détruites ! » Il dresse les perspectives d'un futur sombre : « Selon mes amis et moi, la belle Mossoul, la Mossoul moderne, la bonne Mossoul... Non, nous avons perdu nos chances de la revoir un jour. »

 

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