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Moyen Orient et Monde

Le roi Salmane écarte son neveu en désignant son fils comme héritier du trône

Éclairage

Second dans l'ordre de succession, Mohammad ben Salmane aura gravi une à une les marches du pouvoir jusqu'à atteindre son but.

22/06/2017

L'intrigue principale du palais saoudien est enfin dévoilée. Après plus d'un an de spéculations autour d'un possible changement dans l'ordre de succession du roi Salmane, ce dernier a fait son choix entre les « Mohammadeine », à savoir deux Mohammed. Par décret royal, le souverain a remplacé hier son neveu Mohammad ben Nayef, 57 ans, par son fils Mohammad ben Salmane, âgé de 31 ans, au titre de prince héritier. Un geste qui vient rompre radicalement avec la tradition du royaume. MBS et MBN, comme les surnomment la presse et les chancelleries, ont tous deux, en l'espace d'un an, cherché à consolider leur influence au sein du royaume.

Mohammad ben Salmane a quant à lui mis les bouchées doubles afin d'assurer son avenir. Après l'accession au pouvoir de son père en janvier 2015, le jeune homme s'est rapidement imposé comme l'homme fort du royaume. La mise à l'écart du pouvoir du prince héritier Moqren ben Abdelaziz quelques mois plus tard et son remplacement par Mohammad ben Nayef reléguait de facto le fils prodigue à la place de l'éternel second : vice-prince héritier du royaume et second vice-Premier ministre. Ministre de la Défense depuis mars 2015, Mohammad ben Salmane a réussi à s'accaparer de nombreux pouvoirs au sein du royaume, réduisant ceux de son rival au strict minimum. « L'ascension du dauphin se faisait à pas de géants, mais on ne savait pas si ça allait se couronner par un limogeage de Mohammad ben Nayef. Ce dernier était retranché dans son dernier carré qui était le ministère de l'Intérieur, il ne lui restait plus grand-chose », estime un diplomate arabe, qui a requis l'anonymat.

L'annonce de la nomination de Mohammad ben Salmane intervient quelques semaines après que l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l'Égypte et leurs obligés ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar. La relative tranquillité du royaume s'est notamment vue bouleversée par la guerre au Yémen, une tension intense avec Téhéran, la lutte contre les jihadistes sunnites et la chute des prix du pétrole. Autant de défis qui ne semblent pas déconcerter le jeune Mohammad ben Salmane, dont l'ascension fulgurante laissait présager les intentions finales.

 

(Lire aussi : Yémen, économie et Qatar, les trois faits du prince héritier d'Arabie saoudite)

 

Santé chancelante
Via ce décret royal, Mohammad ben Nayef a ainsi été évincé de toutes ses fonctions – prince héritier, vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur – et remplacé à ce dernier poste par le prince Abdel Aziz ben Saoud. La santé chancelante, physique comme mentale, du roi Salmane, âgé de 81 ans, a permis à son jeune fils d'obtenir, sans trop de mal, la mise au ban de son cousin. Une situation inédite au sein de la famille royale, relève David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, contacté par L'Orient-Le Jour. « Mohammad ben Salmane bénéficie du soutien plein et entier de son père, qui est dans une logique de dévolution du pouvoir dans une verticalité lignagère. Ce qui dans la configuration de la famille saoudienne ne va pas de soi, car initialement il s'agissait d'une succession horizontale adelphique, de frère à frère par ordre de primogéniture », fait remarquer le chercheur.

Selon un haut responsable saoudien, l'ancien prince héritier a cautionné la nomination de son successeur dans une lettre écrite au roi. La télévision d'État a diffusé des images montrant les deux hommes s'embrasser à la suite de l'annonce. « Je vais me reposer maintenant. Que Dieu t'aide », a lancé le prince Mohammad ben Nayef, auquel son successeur a répondu : « Que Dieu vous aide. Je ne me passerai jamais de vos conseils. »

Les deux hommes n'ont que peu en commun. Après des études aux États-Unis, Mohammad ben Nayef, qu'on surnommera plus tard le « monsieur sécurité » du royaume, va faire ses classes auprès du FBI et de Scotland Yard. En 2003, il coordonne une campagne contre el-Qaëda, et parvient à se forger une solide réputation en devenant l'homme des Américains. « C'était l'interlocuteur privilégié de la CIA ou du Pentagone », rappelle M. Rigoulet-Roze. « MBN, qui s'était spécialisé dans le contre-terrorisme et dans les affaires de sécurité intérieure, avait le soutien de l'ensemble de la famille royale et des Américains. Ce qui est arrivé hier laisse croire que Mohammad ben Salmane lui a arraché ces deux atouts », abonde le diplomate arabe. La visite du nouveau prince héritier à Donald Trump en mars dernier, va rebattre les cartes. Selon la presse, le courant serait bien passé entre les deux hommes. « Ce qui n'est pas surprenant, car il y a des similitudes entre les deux personnages, notamment leur inexpérience, et ce nonobstant leur différence d'âge », estime le diplomate arabe.

 

(Portrait : Mohammad ben Salmane, héritier du trône à 31 ans)

 

Lobbying « jeuniste »
Le « lobbying » de Mohammad ben Salmane auprès des Américains aura donc porté ses fruits. « Il a vendu à la nouvelle administration américaine l'image de sa jeunesse et l'idée de son plan national, Arabie saoudite : vision 2030 (visant à diversifier l'économie saoudienne et à atténuer sa dépendance vis-à-vis du pétrole). Ce lobbying "jeuniste" et ostensiblement "réformateur" était, a contrario, une manière de "vieillir" le quinquagénaire Mohammad ben Nayef. Mais à Washington tout le monde n'est pas nécessairement aussi enthousiaste de le voir concentrer tous les pouvoirs du fait de ce que d'aucuns considèrent comme un management empreint d'un manque d'expérience, voire de ce que ses détracteurs ne se privent pas de stigmatiser comme de l'aventurisme (en référence à la guerre au Yémen) », précise M. Rigoulet-Roze. Le jeune prince a été, en effet, le fer de lance de la guerre au Yémen, qui s'enlise plus de deux ans après l'intervention d'une coalition arabe sous commandement saoudien. Riyad appuie le président Abd Rabbo Mansour Hadi face aux rebelles houthis soutenus par l'Iran.

Outre l'enlisement au Yémen, les ambitions d'accession au trône du nouveau prince héritier étaient loin de faire l'unanimité. Une grande partie de la famille royale appuyait Mohammad ben Nayef. « Ils ne voulaient pas d'un roi de 31 ans qui risque de régner au moins 50 ans. Ben Nayef avait le triple avantage d'être plus âgé, de ne pas avoir de descendant mâle et d'être celui qui veille sur la sécurité de la famille royale », confie le diplomate arabe. Autre fait inédit, la publication des dessous de l'approbation de la nomination par les membres du « Conseil d'allégeance ». « Ce qui est intéressant, c'est que cette opacité (de la part de la famille royale) est compensée par un caractère publicitaire inédit. Le fait qu'ils rendent public le nombre de votants coupe court aux spéculations », analyse David Rigoulet-Roze. Ainsi, 31 des 34 membres du ce conseil chargé de régler les successions ont approuvé la nomination du nouveau prince héritier. L'instance avait été revigorée par le roi Abdallah, disparu en 2015, pour éviter les conflits lors des successions entre les fils vieillissants du roi Abdel Aziz ben Saoud, fondateur du royaume. Un nouvel amendement impose toutefois au futur roi de ne pas nommer l'un de ses fils comme héritier du trône, dans une apparente tentative de satisfaire les différents clans de la famille royale.

« La famille a basculé en faveur de Mohammad ben Salmane, parce qu'elle est placée devant le fait accompli. Elle ne montre jamais sa division au grand jour. Ils se sont quelque peu résignés », poursuit le diplomate arabe. « Si c'est la volonté du roi, on s'incline », ajoute le diplomate, qui rappelle que Mohammad ben Nayef s'était fait extrêmement discret ces derniers temps. « Ce ne serait pas étonnant d'apprendre dans les jours qui viennent qu'il est malade », poursuit-il. De quoi renforcer le mythe autour de son retrait de la scène politique. « Il n'est pas sûr que ce type de nomination fasse l'unanimité au sein de la famille régnante, traversée par les intérêts parfois contradictoires de nombreux clans et sous-clans », affirme de son côté David Rigoulet-Roze.

Le nouveau prince héritier sera appelé à contribuer à la gestion de la crise inédite avec le Qatar qui ébranle la région. Profondément anti-iranien et interventionniste, mais aussi inspirateur d'un vaste programme de réformes économiques, Mohammad ben Salmane semble vouloir défendre une vision de son pays à l'opposé de celle de ses aïeux. Dans un pays où la moyenne d'âge est de 27 ans, le prochain monarque incarne bien davantage la rupture... que la continuité.

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SUR CONSEIL ET BENEDICTION MASTODONTIENNE !

Antoine Sabbagha

Avec Mohammad ben Salmane, âgé de 31 ans le royaume saoudien fait peau neuve . A suivre .

Ma Fi Metlo

CE N'EST QU'UNE FRIPOUILLE PARMI TANT D'AUTRES.

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