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Sykes-Picot : les accords du désaccord

L'ORIENT LITTÉRAIRE

« Ces accords sont devenus le symbole de l'ingérence étrangère ! »

11/06/2017
Historien diplômé d'Oxford, chercheur associé au King's College de Londres, journaliste, James Barr a publié en Grande-Bretagne A Line in the Sand, un essai qui lui a pris quatre ans de recherches et d'écriture. Une somme consacrée aux accords Sykes-Picot de 1916, à leur processus et à leurs conséquences, jusqu'en 1948. Il en prépare actuellement la suite, qui courra jusqu'à nos jours. Le travail de James Barr a été rendu possible par la déclassification, côté anglais, des archives du MI5 et par la loi « Freedom of Information ». L'édition en français du livre, Une Ligne dans le sable, est plus complète encore, enrichie de documents des archives françaises, conservés au Château de Vincennes et à Nantes. Pour L'Orient littéraire, James Barr revient sur cette « sale histoire », comme l'a qualifiée The Times.

 

Quelle était la situation du Moyen-Orient avant 1916 ?

Depuis 400 ans et Soliman le Magnifique, c'était un patchwork de provinces appartenant à l'Empire ottoman. Une région agitée, marquée par de nombreuses révoltes comme celle des maronites. Les particularismes et le communautarisme y régnaient déjà. La Syrie, par exemple, n'était pas un pays, mais une notion occidentale. Lawrence d'Arabie, par exemple, qui s'est rendu sur place, l'avait bien compris. La « question kurde », non plus, ne se posait pas pour les puissances occidentales.

 

Comment s'est déroulé le processus des accords Sykes-Picot ?

Cela a débuté dès 1914, à cause d'un désaccord stratégique entre la France et la Grande-Bretagne. Les Français voulaient avant tout chasser les Allemands de France et récupérer l'Alsace-Lorraine, tandis que les Anglais étaient partisans de patienter sur le front de l'Ouest et de se tourner vers le front ottoman, pour vaincre les Turcs. Ce qui s'est produit. En 1915, un comité s'est constitué en Grande-Bretagne pour penser l'après-guerre. Mark Sykes, un écrivain-voyageur richissime s'y est vite imposé. Il n'était pas diplomate (d'aucuns, comme Lawrence, le traitèrent d'« amateur » !), contrairement à François-Georges Picot. Sykes, qui s'était rendu en Inde, est revenu par Le Caire, où il a rencontré des diplomates français. C'est ainsi que le Quai d'Orsay a été mis au courant et a fait pression sur le gouvernement pour que des contacts soient entrepris. À cette époque, l'entente cordiale ne marchait pas très bien.

 

Que contenaient les fameux accords ?

Le 6 mai 1916, l'accord, qui n'était pas officiel, fut signé par la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Il établissait une ligne de partage théorique du Moyen-Orient entre les deux premières puissances, depuis le A de Acre jusqu'au deuxième K de Kirkouk. Cette ligne ne correspondait à aucune réalité géopolitique. L'accord, déjà dépassé et gênant dès sa signature, resta secret, afin de se protéger de la colère des peuples arabes, des opinions nationales anti-impérialistes et de la réaction éventuelle des Américains. C'était un accord « à l'arraché », qui ne réglait pas la question complexe de la Palestine, ni celle du Liban. La question des populations, des tribus, n'intéressait absolument pas les négociateurs. Fayçal, qui s'était fait flouer, a déclaré : « J'ai une maison sans porte » : du désert et pas d'accès à la mer. La France obtenait donc mandat sur la Syrie ; l'Angleterre sur la Palestine et l'Irak. Puis, à la fin de la guerre, Lloyd George obtint de Clémenceau Jérusalem, et Mossoul, pour son pétrole ! Les Français ont séparé le Liban de la Syrie, afin de protéger les chrétiens dont ils s'étaient institués les protecteurs au Moyen-Orient depuis plusieurs siècles. Les Anglais, eux, qui avaient depuis 1882 le protectorat sur l'Égypte, voulaient protéger le flanc du canal de Suez.

 

Pourquoi la Société des Nations a-t-elle accepté les accords ?

Parce que la France et la Grande-Bretagne y étaient toutes puissantes.

 

Les accords contredisaient les assurances données au chérif Hussein par Mac Mahon dans leur correspondance de 1915-1916. Diriez-vous que les Britanniques l'ont trahi ?

Oui, sciemment. Ils avaient essayé de concilier leurs négociations avec l'accord, promettant que les Arabes jouiraient d'une certaine indépendance dans l'arrière-pays. Mais c'était de la duplicité de la part des Anglais. Être maître du littoral voulait dire être maître de l'arrière-pays.

 

La promesse Balfour d'un État juif n'était-elle pas aussi en contradiction avec ces accords ?

L'accord a laissé la question de la Palestine non résolue. L'encre était à peine sèche sur l'accord (et contrairement à Picot, Sykes n'a signé la carte qu'au crayon !) que Sykes approchait les sionistes pour contourner l'accord. Les Britanniques envisageaient les sionistes comme des obligés reconnaissants qui soutiendraient leurs revendications sur la Palestine.

 

Diriez-vous que ces accords ont porté les germes des guerres incessantes au Moyen-Orient ? Ces accords ne sont-ils pas un bouc émissaire un peu facile ?

La façon dont tous les États arabes ont été gouvernés depuis ce moment-là est également responsable de la situation actuelle ! Et il faut se rappeler que, à toutes les époques, les grandes puissances du jour – soit les Grecs et les Perses, soit la France et l'Angleterre – se sont toujours affrontées au Moyen-Orient. L'expression « Sykes-Picot » est devenue le symbole de l'ingérence étrangère perpétuelle dans cette région. C'est notamment ce que dit Daech. De l'accord Sykes-Picot est venue la déclaration Balfour, un an plus tard et, de la déclaration, est venu le conflit israélo-palestinien qui continue toujours. Pour comprendre la situation actuelle, les accords Sykes-Picot représentent le début de l'histoire !

 

BIBLIOGRAPHIE
Une Ligne dans le sable, le conflit franco-britannique qui façonna le Moyen-Orient de James Barr, traduit de l'anglais par Johan Frederik Hel Guedj, Perrin, 2017, 510 p.

 

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