Liban

Juins cruels à Caracas et à al-Hoceïma

Boussole
06/06/2017

La fin de l'histoire a fait long feu. La revanche contre la démocratie s'est installée tôt, à la place Tiananmen, il y a vingt-huit ans. Le 4 juin 1989, l'armée occupait le centre de Pékin en tirant dans la foule. Une répression en Chine qui continue jusqu'à aujourd'hui s'est vue reproduite durant les printemps libanais puis arabes.
Cette fin de l'histoire espérée, nous y étions accrochés pour l'esprit des révolutions qui ont abouti à la chute du mur de Berlin et à l'effondrement de la dictature des Soviets. Peu à peu, la contre-révolution a gagné du terrain, donnant lieu à une répression autoritaire symbolisée par la Russie sous Poutine, et reflétée sous forme populiste aux États-Unis et ailleurs.
La fin de l'histoire comme avènement de la démocratie a été repoussée par une contre-révolution violente. Elle s'est faite par à-coups au Liban : Samir Kassir tué le 2 juin 2005, puis la longue série d'assassinats d'opposants à la mainmise syrienne, culminant avec l'occupation militaire de Beyrouth par le Hezbollah le 7 mai 2008 ; dans le monde arabe, les exemples varient, de la répression aveugle de Kadhafi et Assad, à l'invasion militaire de Bahreïn par les satrapes du Golfe, à l'armée de nouveau au pouvoir en Égypte avec Sissi, au retour du dictateur Ali Saleh au Yémen, en alliance avec les houthis et soutenu par les dirigeants iraniens...
Les gens résistent, pourtant. Soudainement, contre le souvenir de tant de juins cruels, la résistance non violente s'est réveillée dans le monde arabe, cette fois au nord du Maroc, à al-Hoceïma. Au Maroc, comme dans tant de pays d'Afrique et du monde arabe, le quotidien frise la famine, le chômage étouffe la jeunesse et les inégalités entre le peuple et ses dirigeants autoritaires sont immenses. L'étincelle qui a déclenché la révolte la plus récente semble avoir été un discours d'un jeune leader, Nasser Zefzafi, contre le prêche d'un religieux, le 26 mai. Depuis, le Maroc est en émoi. Entre le 26 et le 31 mai 2017, les forces de sécurité ont arrêté au moins 71 personnes suite à des protestations à al-Hoceïma et dans les villes avoisinantes de Imzouren et Beni Bouayach', selon un communiqué d'Amnesty International, le 2 juin. Apeurés de nouveau, les dirigeants de la région et leurs organes de presse se taisent. À Bahreïn, le gouvernement a fermé le quotidien al-Wasat pour avoir juste mentionné al-Hoceïma.
C'est le cas aussi du Venezuela, à bien plus grande échelle. Le pays est aux prises avec une révolution non violente qui dure depuis des mois contre l'autoritarisme du président Nicolas Maduro. Appauvrie par la chute du prix du pétrole et la cannibalisation des ressources par un pouvoir népotiste de plus en plus despotique, la classe moyenne est en pleine rébellion. Les manifestations non violentes ont donné lieu à une répression sanglante, plus de 60 morts ces deux derniers mois seulement, selon un communiqué d'Amnesty qui date également du 2 juin.
Juins cruels. De Tiananmen jusqu'à Caracas en passant par le Rif, les régimes ont une peur bleue de la rue pacifique en marche, et la répression n'en est que plus brutale. Leur violence contre des manifestants non violents toujours décrits comme terroristes s'accompagne de « plans de survie » affûtés au fil des expériences par les gouvernants autoritaires : collaboration active entre régimes dictatoriaux sur les formes de répression les plus efficaces, arrestations et assassinats des dirigeants de la rébellion, humiliation des femmes participant à la révolte, utilisation conjointe des forces de l'ordre et des groupes civils – au Venezuela, le plan s'appelle « Zamora » – pour s'opposer à la masse toujours plus imposante de la révolution non violente.
« Là-bas, on dit qu'il est de longs combats sanglants », est un beau vers de Langueur de Verlaine. Épuisés par nos guerres moyen-orientales, nous n'avons pas toujours la patience de ces tremblements de terre humains si lointains. Pourtant, elle devrait nous redonner courage, cette même grande vague de l'histoire qui se poursuit et se renouvelle. « Je suis l'empire à la fin de la décadence », dit aussi le poème de Verlaine, « qui regarde passer les grands Barbares blancs ». La fin de l'histoire est toujours à l'ordre du jour.

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