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Liban

Olivier Roy à « L’OLJ » : Il y a peu de jihadistes libanais, il faut se demander pourquoi

Interview

Invité du colloque « Parole de Dieu, violences des hommes » organisé par la Fondation des Cèdres du 17 au 19 mai à l'ESA, l'éminent politologue Olivier Roy s'est exprimé, dans une interview à « L'Orient-Le Jour », sur ses thèses concernant le rapport entre religion et pouvoir, dans le contexte libanais et régional.

19/05/2017

« Révolte générationnelle et nihiliste », jihadistes « losers », « il n'y a pas de retour du religieux »... Les thèses d'Olivier Roy ont fait débat dans l'Hexagone, notamment à travers la controverse qui l'oppose depuis 2015 à son adversaire intellectuel, Gilles Kepel, concernant les tenants et les aboutissants du phénomène jihadiste dans le contexte européen. À l'initiative de la Fondation des Cèdres, l'intellectuel français a été convié au colloque « Parole de Dieu, violences des hommes », qui se tient depuis mercredi à l'ESA de Beyrouth et qui est organisé en partenariat avec plusieurs universités catholiques ou protestantes de renom. Outre la conférence inaugurale animée par lui-même, ce diplômé de philosophie et de farsi, ayant arpenté l'Afghanistan en guerre dans les années 1980, a abordé, dans une interview à L'OLJ, le contexte libanais et régional sur la thématique de la radicalité, qu'elle soit religieuse ou liée à d'autres types d'engagements.

 

 

 

 

« Le martyr ici ne cherche pas la mort, il la trouve »
Entre un jihadiste de Daech et un volontaire français dans une brigade kurde au Rojava, c'est à l'évidence le second qui suscite un engouement favorable auprès de l'opinion publique en France comme au Liban. Quelle différence fondamentale y a-t-il entre les deux formes d'engagement ? « Pour le public, le premier est motivé par des considérations religieuses alors que le second est mû par des passions diverses qui vont de la défense des droits de l'homme à l'aventure combattante », relève Olivier Roy. Celui qui combat avec les Kurdes ne sera pas considéré comme un fanatique car il construit un discours affirmant que son ennemi est le fanatisme. Il existe donc « cette idée que toutes radicalisations de type religieux sont les prémices d'un engagement politico-terroriste », a expliqué le politologue.

Qu'en est-il du « martyre », notion si chère tant aux sunnites qu'aux chiites ? Au Moyen-Orient, « mon concept de révolution nihiliste » ne s'applique pas, reconnaît Olivier Roy. Le terrain et le contexte sont autres : « Le concept de chahid (martyr) prend une forme beaucoup plus traditionnelle et significative ici », a poursuivi l'islamologue. Pour lui, les combattants du Hezbollah ou les jihadistes sunnites originaires de la région « ne cherchent pas la mort, ils la trouvent » ; il n'y a pas un côté suicidaire, comme il le défend en revanche pour la « révolte générationnelle et nihiliste » des jeunes va-t-en-guerre venus d'Europe. Certes, les ancêtres du Hezbollah sont ceux qui ont introduit la pratique de l'attentat-suicide dans les années 1980, notamment au Liban avec les funestes attentats du Drakkar et de l'aéroport (23 octobre 1983) visant la Force multinationale venue à Beyrouth pour assurer la sécurité et la paix en pleine guerre civile libanaise. « Mais l'attentat-suicide ne constitue pas un élément central dans la stratégie du Hezbollah », affirme Oliver Roy. Le parti de Dieu, malgré son statut d'organisation politico-militaire, a une stratégie étatique. D'où l'échec de le labelliser comme terroriste, selon le politologue français, qui a démontré que le Hezb a toujours été considéré comme « un interlocuteur politique incontournable de la région ».

 

La boîte de Pandore de la déculturation
La religion est, depuis le sociologue Émile Durkheim, essentiellement étudiée comme un fait social. « En Occident, ce fait religieux devient pathologique : sa déculturation, par son occultation dans l'espace public, produit du radicalisme en le transformant en un processus souterrain », indique Olivier Roy. Or ce paramètre est absent du contexte libanais centré sur la logique d'appartenance communautaire. Une donnée qu'il juge fondamentale pour expliquer que « très peu de jihadistes sont libanais ».

Évidemment, beaucoup de personnes s'engagent dans des mouvements radicaux libanais à caractère religieux, sans pour autant être terroristes. « Le Hezbollah est une énorme machine à produire du social, soutient Olivier Roy, il échouera le jour où il ne sera plus cette matrice socialisante, le jour où il se réduira à une armée de professionnels, à un parti politique traditionnel. » Olivier Roy a défendu la thèse de l'échec de l'islam comme projet politique : « Cela ne veut pas dire que les islamistes ne peuvent pas être des acteurs puissants, dans le chiisme comme le sunnisme, mais ils sont voués à abandonner leur projet absolu. »

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET LES PRETENDUS DIVINS JIHADISTES... ON N,EN FAIT PAS LE COMPTE ?

Ma Fi Metlo

Bravo pour avoir écrit avec tellement de finesse que les candidats à l'intelligence seront très sélectionnés pour la compréhension du terme de jihad.

Yves Prevost

« très peu de jihadistes sont libanais ». L'expression se réfère aux jihadistes sunnites, mais il ne faut pas oublier les jihadistes chiites qui y sont légion.
Les pseudo-"martyrs" du prétendu "parti de Dieu" tombés au combat en Syrie reçoivent un hommage pour "avoir rempli leur devoir jihadiste", selon l'expression consacrée.

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