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Moyen Orient et Monde

Quand la menace des revenants jihadistes pèse sur l’Europe...

Éclairage

Le coordinateur de la lutte contre le terrorisme pour l'UE, Gilles de Kerchove, dissèque pour « L'Orient-Le Jour » la problématique du retour des combattants d'Irak et de Syrie.

10/03/2017

Les revenants: ce n'est pas le titre d'un film de suspense. C'est un grave problème auquel les pays européens font face, notamment avec l'intensification des offensives contre les fiefs de l'État islamique en Irak et en Syrie. En effet, le retour des combattants jihadistes dans leur pays pose une problématique compliquée pour les autorités nationales, au niveau juridique, sécuritaire et psychologique.

« On ne veut pas répéter les erreurs commises quand les Russes ont quitté l'Afghanistan dans les années 90, laissant les moujahidine dans la nature », affirme Gilles de Kerchove à L'Orient-Le Jour, lors de son passage à Beyrouth la semaine dernière. À cette époque, se rappelle le coordinateur de la lutte contre le terrorisme pour l'UE, il y a eu ce qu'on appelle le tourisme du jihad. Ces moujahidine ont été dans les Balkans, en Tchétchénie, au Daghestan, au Yémen, en Somalie. Ces derniers « ont commencé à déstabiliser beaucoup de pays, comme l'Algérie. Les Algériens parlaient du retour des Afghans, en désignant leurs compatriotes revenus d'Afghanistan ». Selon lui, les Occidentaux n'ont pas contrôlé correctement ce phénomène. Or aujourd'hui, les Européens ont commencé à plancher activement sur le problème des revenants.

Ils sont actuellement près de 2 500 Européens qui combattent avec les jihadistes. Or la guerre devient de plus en plus dure, avec l'offensive antijihadistes à Mossoul, et celle qui se prépare contre Raqqa. Beaucoup de combattants européens vont être tués. Et il y aura sans doute beaucoup qui vont vouloir revenir.
« Actuellement, nous ne pouvons pas savoir combien de jeunes vont revenir de Syrie et d'Irak. En tout cas, les Européens doivent être bien préparés », prévient le coordinateur belge.

 

(Lire la première partie de l'ITW : Les trois facteurs de radicalisation terroriste en Europe, selon de Kerchove)

 

Les preuves juridiques
Cela suppose d'abord d'avoir les outils juridiques nécessaires. « C'est le cas des collectes des preuves », affirme M. de Kerchove. Comment prouver en justice qu'untel était avec Deach (l'acronyme arabe de l'EI) et non pas avec Ahrar al-Cham ?

« Ce n'est pas facile, d'autant que les seules preuves qu'on puisse avoir sont digitales, comme des conversations sur WhatsApp, ou des emails, des vidéos, etc. Souvent, ces informations sont stockées dans les Clouds (c'est l'ensemble des solutions de stockage distant. Les données, au lieu d'être stockées sur les disques durs ou mémoires, sont disponibles sur des serveurs distants et accessibles par internet, en Californie. Et pour y avoir accès, il faut parfois un an, parce que nous avons besoin de commissions rogatoires, etc. Nous sommes en train de négocier avec les sociétés d'internet pour avoir un accès plus direct concernant les preuves digitales », explique-t-il.

 

Contrôle discret ?
Toujours dans le même contexte, « le chiffrement constitue un problème de taille ». Depuis les révélations de Snowden, beaucoup de compagnies chiffrent les messages. « Et on sait que Daech utilise WhatsApp ou Telegram, dont les conversations sont encryptées », précise le responsable européen.
S'ils ne sont pas traduits en justice faute de preuve, il faut recourir à un contrôle discret. Or un suivi 24h/24 est quasi impossible. Selon les services de sécurité, il faut 20 agents pour suivre une personne. Donc, s'il y a 200 revenants, il faut prévoir 4 000 agents...

En outre, les responsables sécuritaires travaillent sur un autre élément, affirme M. de Kerchove: comment faire en sorte que les informations collectés sur les champs de bataille puissent être utilisées rapidement sur le terrain. Par exemple, un ordinateur portable trouvé à Mossoul peut contenir des informations pouvant être utilisé pour arrêter quelqu'un à la frontière grecque et éviter ainsi qu'un combattant avec de faux papiers puisse passer avec un groupe de réfugiés.

 

Évaluation du risque
La deuxième série de questions concerne le fait d'avoir une méthodologie commune d'évaluation du risque. En effet, les jihadistes rentrés sont soit des gens désillusionnés, soit des gens qui sont très radicaux et donc dangereux. « Comment évaluer ce risque, sachant que certains vont essayer de dissimuler ? On l'appelle la taqiyya  », se demande M. de Kerchove, qui revient sur les conclusions d'un expert français sur les prisons. Il avait conduit des recherches il y a dix ans, et d'autres plus récemment. Selon cet expert, la grande différence entre ces deux périodes, c'est qu'il y a dix ans, on pouvait repérer les radicaux simplement en ouvrant les yeux, alors que maintenant les plus radicaux dissimulent. On ne peut plus les repérer à travers leur comportement.

D'où la question de savoir s'il faut avoir un service de renseignements dans les prisons. « Les Français sont en train de créer au sein du système pénitentiaire un petit service de renseignements pour évaluer les détenus radicaux. »

 

Désengagement/déradicalisation
La troisième problématique relative aux revenants est le processus de désengagement. « C'est le cas de ceux qui rentrent et n'ont pas de sang sur les mains. S'ils sont évalués comme pas trop dangereux, et qui sont prêts à se réintégrer dans la société. Ou bien les détenus en fin de peine. Comment faire pour qu'ils ne soient pas des grenades dégoupillées à leur sortie », explique M. De Kerchove. Or les modèles de désengagement ou de déradicalisation sont aujourd'hui au stade de l'expérimentation: les Français ont lancé un programme et ont créé un centre en Indre-et-Loire. Mais déjà, les premiers échos sont assez critiques. Les Danois, Allemands et Britanniques ont de leur côté leur programme.

« J'étais il y a un mois en Arabie saoudite où j'ai visité le centre Ben Nayef de réhabilitation pour les radicaux. Ils ont une formule qui marche apparemment. Évidemment nous ne sommes pas saoudiens. Et les Européens devraient être capables de développer des mécanismes spécifiques à l'Europe », affirme le responsable européen.

 

Échange d'information
Outre l'effort intereuropéen, l'Europe doit développer sa coopération avec les pays méditerranéens, notamment par rapport aux radicaux qui ont une double nationalité et qui peuvent jouer sur leurs deux passeports. C'est le cas de la Tunisie et de la Libye. L'échange d'informations doit se faire aussi avec les institutions internationales comme Interpol.

La question des revenants ne doit pas occulter les cas de radicalisation qui ont lieu en Europe. « Il ne faut pas toujours penser que la menace vient de l'extérieur. C'est une erreur », conclut Gilles de Kerchove.

 


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Chammas frederico

Tout en prenant des mesures "légales classiques" il faut s'attaquer à leur couverture "idéologique -religieuse-apocalyptique"...cela diminuera l'attrait des jeunes et moins jeunes vers "le jihadisme "
Ainsi tarira t on la source alimentant les extrémistes, et pourra s'occuper des " irrécupérables"
Sans oublier les problèmes socio-économiques dont il est urgent de s'occuper "pour tarir le vivier ou croissent les candidats jihadistes"
Facile a dire pour quelqu'un qui n'est pas engagé au cœur du combat

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIERE LIRE IL FALLAIT S,Y ATTENDRE ETC... MERCI.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Tout ça pour ça ?!
2500 sur 400 Millions d'européens !?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FALLAIT S,EN ATTENDRE APRES LE LACHAGE...

Ma Fi Metlo

Trop tard pour pleurer ce retour des " combattants de la liberté " comme les appelait hollandouille en 2011.

Marionet

Deuxième interview, en l'espace d'une semaine de M. de Kerchove et ce sont les mêmes phrases creuses et redites: on n'y trouve aucune info ou analyse, juste la grande peur - justifiée - en Europe, du retour des jihadistes. Mais quelles méthodes sont utilisées dans les centres de déradicalisation en Europe ou en Arabie saoudite; existe-t-il des outils juridiques pour empêcher le retour des "revenants", nada de nada.

NAUFAL SORAYA

Il ne fallait pas les laisser partir...

Tout le monde (les services de renseignement à plus forte raison) sait très bien où vont ces gens quand ils prennent l'avion à destination de certains pays et pourquoi ils y vont...

On les laisse partir au nom de la liberté et des droits de l'homme, mais quand il s'agit de les laisser revenir, tout d'un coup, on se dit que tout compte fait, ce n'est pas une si bonne idée que ça...

Et pourtant, on le répète toute la journée, prévenir vaut mieux que guérir...

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