Culture

Requiem pour villes défuntes

Rencontre

« In the last days of the city », premier long-métrage de Tamer el-Saïd, est une ode nostalgique et un cri d'amour aux villes qui ne meurent jamais, mais changent de peau.

27/04/2017

Fin 2008, deux ans avant le mouvement protestataire qui allait gagner son pays, le réalisateur égyptien Tamer el-Saïd commence à filmer Le Caire, soumise au joug du régime de Hosni Moubarak depuis plus de 30 ans. Lorsque le tournage se termine en 2011, le cinéaste aura accompli comme un geste prémonitoire.

C'est à travers les lentilles de son protagoniste Khaled Abdallah, lui-même acteur et réalisateur, qu'il reproduit cette mort lente d'une belle et grande ville. Peu à peu, d'autres villes, comme Beyrouth ou Bagdad, et sous le regard d'autres artistes qui se joignent à lui, font écho à ce long cri langoureux que pousse Le Caire agonisant. Car, alors que Abdallah y incarne ce réalisateur hésitant perdu dans le montage de son film, il va croiser des amis issus de ces deux autres capitales, déjà déchirées, fracturées, en perdition. Bassem Fayad (Bassem) du Liban, Haydar Helo (Hassan) de Bagdad, ainsi que Bassem Hajar (Tarek), également originaire de Bagdad mais résidant à Berlin. Les trois amis ne savent pas non plus s'ils ont encore un rôle à jouer dans leur ville.

« Que puis-je filmer de Beyrouth ? »
En quête d'un appartement, et entre les veillées avec sa mère, en phase terminale, et le départ de sa bien-aimée, que veut capter exactement Khaled du Caire ? Il interroge des gens de son entourage, notamment Hanane Youssef, professeur de théâtre, mais son regard demeure hagard. Quel est le rôle de cette caméra qu'il tient en main, de ces cassettes qu'il déroule et enroule ou de l'écran d'ordinateur qui reproduit des extraits de vie ?

Entre-temps, de Beyrouth, Bagdad et Berlin lui parviennent d'autres images qui évoquent ce monde arabe au crépuscule de sa vie. Ce n'est donc pas par hasard que Tamer el-Saïd raconte la mort d'un amour, la mort d'une mère et les assimile toutes deux à la mort d'une ville. Durant leurs conversations, les quatre copains parlent de leurs fêlures, de leurs blessures. Bassem Fayad dira : « Que puis-je filmer de Beyrouth ? Si Le Caire est moche, la ville est pourtant authentique, alors que Beyrouth est une pute cent fois liftée, tant et si bien qu'on en perd ses vrais traits. » Et cela fait comme une blessure au cœur.

Entre haine et amour
Le premier long-métrage de Tamer el-Saïd pose des questions sans pour autant donner de réponses. Quelle est la véritable image de votre ville? Celle de la nostalgie ou celle des rêves ? À travers une pellicule jaunie et comme flétrie par un soleil trop fort et une poussière qui recouvre la peau de la cité de Râ ; à travers, également, une bande-son souvent en inadéquation avec l'image, des voix off devenant peu à peu réelles, le réalisateur mêle fiction et réalité, avenir, passé et présent. Il veut capter le temps, saisir le dernier instant d'une ville avant que ce dernier ne disparaisse.

« Si le regard de l'acteur principal est perdu, c'est parce que les sentiments sont également flous et contradictoires, sentiment d'angoisse, mais surtout de peur devant de telles transformations. Que réserve l'avenir ? » s'interroge Tamer el-Saïd. Pris entre la haine et l'amour d'une ville, il se reprend : « Il m'est impossible de détester la ville où je suis né et où j'ai grandi, car c'est Le Caire qui a fait de moi la personne que je suis aujourd'hui. » Et pourtant, le cinéaste n'aime pas évoquer la notion d'identité. Pour lui, celle-ci a été conçue pour créer des conflits entre les hommes. « Mon voisin peut être plus éloigné de moi qu'un homme d'un autre pays mais avec lequel je partage les mêmes visions humaines et humanistes et des liens indicibles et invisibles. »

Par moments, In the last days of the city rappelle l'œuvre gigantesque de Luchino Visconti. Par des zooms sur le regard et un long travelling sur la ville, il arrive à mettre en valeur les émotions, l'angoisse, le sentiment de frayeur de ne plus appartenir à telle ou telle ville . Si Mort à Venise représentait la mort du désir, du corps englouti par la vieillesse mais aussi la mort d'une certaine société, In the last days of the city reproduit la mort d'un monde. Celle du monde arabe qui sombre dans sa propre déliquescence.

Qui est Tamer el-Saïd ?

Né au Caire en 1972, Tamer el-Saïd a étudié le cinéma au High Cinema Institute du Caire et le journalisme à l'Université du Caire. Entre 1994 et 2004, il réalise de nombreux documentaires et courts-métrages qui ont reçu plusieurs prix en Égypte et à l'étranger, notamment On a Monday (2004) ou Take me (2004). En 2006, il coécrit Ein el-Shams avec Ibrahim el-Batout et, en 2007, fonde Zero Production afin de produire des films indépendants. Il crée également la cinémathèque Alternative Film Centre en Égypte. In the last days of the city est son premier long-métrage. Prix des Trois Continents, ce film a été projeté au cours du festival Ayam Beirut al-Cinema'iya (2017), mais n'a pas encore reçu le permis pour être projeté au Caire.

 

 

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