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Culture

« Peut-on, dans ce pays, nommer au théâtre les choses par leur nom comme nous le faisons dans la vie ? »

Scène

« Houna Beyrouth », pièce produite par l'association March, écrite et mise en scène par Yehia Jaber, transpose sur scène la réalité d'une (énième) situation conflictuelle libanaise.

Zéna ZALZAL | OLJ
14/04/2017

Parce que depuis ce funeste 13 avril 1975, marquant le déclenchement de la guerre du Liban, les conflits fratricides n'ont cessé de se succéder. Parce que les tensions communautaires varient, mais ne s'arrêtent, hélas, jamais. Parce que les seigneurs de guerre, même calfeutrés dans leurs palais gouvernementaux, continuent à puiser dans le terreau de la misère, de l'ignorance et de la peur de l'autre pour attiser des haines mal éteintes. Parce qu'il est temps, quatre décennies plus tard, de dénoncer la maléfique emprise de la (et des) politique(s) sur les esprits et de montrer, crûment, l'état de déliquescence du tissu social libanais auquel elle a mené... Pour toutes ces raisons, l'association March, qui œuvre, entre autres, à abattre les clivages et à rétablir le lien national, a choisi de produire une nouvelle pièce. Intitulée Houna Beyrouth (Ici Beyrouth), elle rassemble sur scène des jeunes issus de quartiers antagonistes de la capitale, aussi bien de Tarik el-Jdidé que de Dahieh, de Khandak el-Ghamik ou de Basta, Sabra ou Madineh el-Riyadieh...

(Lire aussi : « Nous avons le droit à la vérité... »)

 

Bab el-Dahab
Il y a deux ans, l'association avait réussi le pari de rapprocher, à travers des ateliers de théâtre, de jeunes combattants des tranchées de Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh. La pièce Amour et guerre sur le toit, mise en scène par Lucien Bourjeily, avait été un réel vecteur de paix entre ces gamins tripolitains qui, quelques mois plus tôt, se vouaient une haine atavique. Dans la foulée de cette conversion par l'art est ainsi né un projet de festival (Bab el-Dahab, qui sera lancé ce 29 avril dans le quartier éponyme de Tripoli), lequel a engendré tout un chantier de reconstruction des commerces de l'ancienne ligne de front ainsi que l'ouverture d'un café-centre culturel géré aujourd'hui par les ennemis d'hier.

Déminage
Forte du succès de cette initiative – que les esprits cyniques avaient déclaré perdue d'avance – Léa Baroudi, la dynamique directrice de March, a décidé de transposer la formule au Akkar. « Nous y montons une comédie musicale, qui devrait normalement être présentée à la fin de l'été », indique-t-elle. Mais aussi à la capitale, avec en l'occurrence Houna Beyrouth: une pièce écrite et mise en scène par Yehia Jaber. L'auteur, dramaturge et journaliste au répertoire quasi exclusivement consacré à la capitale libanaise et à sa mémoire collective, est, en quelque sorte, un démineur scénique des tensions de quartiers et de communautés beyrouthines. À partir du véritable vécu et de la vraie identité des 18 jeunes gens (âgés entre 16 et 25 ans, dont trois filles) qui l'interprètent, tous issus des secteurs défavorisés et antagonistes de la ville, il a tissé une trame comique, « mais à l'humour évidemment noir », signale-t-il.

Le metteur en scène a construit ce projet autour des interrogations suivantes: « Peut-on, dans ce pays, nommer les choses par leur nom au théâtre comme nous le faisons dans la vie ? Peut-on, par le biais de l'art, transformer des quartiers communautaires rongés par la pauvreté, la violence et le fanatisme en scènes de retrouvailles et de pacifisme ? Des jeunes gens et des jeunes filles, qui montent pour la première fois sur les planches, peuvent-ils interpréter leur vie devant un public et lui donner conscience d'une réalité explosive ? »


(Lire aussi : « Empty chairs, Families waiting », ou le devoir de mémoire)

 

Rêver en paix
C'est en tout cas l'objectif de cette pièce qui, à travers le jeu de ce groupe de jeunes (libanais, mais qui inclut aussi un Palestinien et un Syrien), dresse le portrait vrai, cru, sans retouches ni concessions, d'une capitale au visage fracturé et aux entailles recousues au gros fil. « Ces 18 comédiens sur scène sont autant de bombes à retardement que l'expérience théâtrale a permis de déminer. Avec March, nous avons mis toute notre énergie à transformer ces personnalités explosives en explosion de talents. Car certains ont révélé de véritables dons d'acteurs, de chanteurs, de poètes, de rappeurs et même de Beat Box », se réjouit Yehia Jaber.

Outre la catharsis qu'elle offre donc aux comédiens amateurs, cette pièce s'adresse « autant au public qu'aux politiques », assurent ses initiateurs. « Aux premiers, il s'agit de les inciter à réfléchir et à remettre en question une situation qui se nourrit de leurs a priori, de leurs enfermements, de leurs peurs et leur appréhension de l'autre... Et, aux seconds, elle adresse le message suivant: ne gâchez pas le potentiel des jeunes Libanais par vos luttes intestines. Donnez-leur plutôt la chance de laisser s'épanouir leurs talents mais aussi leur fraternité, la chance de vivre en paix et de rêver... » À bons entendeurs...

Ce n'est donc pas par hasard si la première de Houna Beyrouth, qui a eu lieu hier soir au théâtre al-Madina en présence de personnalités politiques et diplomatiques, dont le Premier ministre Saad Hariri, qui parraine l'événement (soutenu par l'ambassade de Grande-Bretagne), ainsi que du chef du bloc parlementaire du Futur, l'ancien Premier ministre Fouad Siniora, coïncidait avec la commémoration du déclenchement de la guerre libanaise.

Teatro Verdun, le 18 avril, à 20h.
Théâtre Tournesol, le 21 avril, à 20h.

 

Pour mémoire
March lance le Cultural Blast à Tripoli

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