Dans la famille Cherry, tous les enfants passent par le bac à sable du Jardin des jésuites

Souad, Steve, Hayat, Chantal et Elsa. Quatre générations de la famille Cherry, au Jardin des jésuites. photo Anne ILCINKAS

A la découverte du Jardin des jésuites

Souad, Hayat, Steve, Chantal, Wafiq et Elsa...

13/06/2017

D'abord, il y a Souad, alias Soussou, l'arrière-grand-mère, pimpante et fringante. Blonde peroxydée, paupières fardées de bleu, lèvres peintes en rose et leggings. Puis sa fille, Hayat, alias Habo, lunettes sur le nez, deux nattes blondes encadrant son visage. Entre les deux, Steve, le mari de Hayat, pull à capuche, jean et baskets aux pieds. Sur le banc d'à côté, leur fille, Chantal, 28 ans, grande brune aux cheveux longs et bien lissés. Et devant eux, courant et s'interpellant, les enfants de celle-ci, Wafiq, 9 ans, et Elsa, 5 ans, en uniforme d'écolier.

 

 


En ce vendredi après-midi de mars, sous un grand ciel bleu, quatre générations de Cherry sont réunies. Dans cette famille, on se coupe la parole, on se chamaille. On rit beaucoup aussi. Le Jardin des jésuites, c'est leur vie. Trois générations d'enfants sont passées dans le bac à sable, sous le regard de leurs parents. Aujourd'hui, Hayat et sa fille Chantal sont fières : pour la première fois, Elsa réussit à faire de la balançoire toute seule, sans que personne ne la pousse.

 

Cela fait 50 ans que les Cherry, de père en fils et de mère en fille, viennent se relaxer dans le jardin. Ce qui a changé en 50 ans ? Rien, ou si peu. Les arbres sont les mêmes. Les jeux alors? « Ah oui, ce toboggan, là, en plastique, n'y était pas, se rappelle Souad. Et il n'y avait pas la bibliothèque (lire le portrait de Josiane, la bibliothécaire). Il n'y avait pas de chats non plus, ni leurs crottes d'ailleurs », ajoute Hayat. « Et pas de Syriens non plus (lire le portrait de Chamsa, réfugiée syrienne) », renchérit le grand-père.


Petits, Hayat et Steve jouaient ensemble dans le jardin. « Il lui mangeait son goûter ! » se souvient Souad. Les deux enfants habitaient dans le même immeuble, lui au-dessus d'elle. « Il se prenait pour Roméo. Il venait se mettre sous ma fenêtre, et alors qu'il pleuvait à torrents, il restait là à attendre », se souvient Hayat, en passant tendrement la main autour du cou de son mari. Le couple se marie en 1987. Ils auront 10 filles et un garçon, Najib, qui vit à l'étranger.

 

 


Pour les Cherry, le jardin est comme un point de repère, un lieu de rencontre, où les membres de la famille se croisent, vont et viennent. Wafiq demande à Souad, son arrière-grand-mère, les clés de la maison, qu'elle extrait de son soutien-gorge. Hayat fait un saut à l'épicerie du coin : sa mère n'a plus de teinture pour cheveux.
Et si, comme l'a suggéré, par le passé, la municipalité de Beyrouth, on construisait un parking sous le jardin ? « Non, non, non, non et encore non! » s'écrie Steve, le grand-père, en agitant sa cigarette. « C'est interdit, on refuse », renchérit sa femme. « On est prêt à dormir dans le jardin pour empêcher les travaux, on y apportera nos matelas ! » enchaîne Souad. Pour eux comme pour tous, ce jardin est une bouffée d'oxygène, une échappatoire. Ils y vont tous les jours, sauf quand la météo se fait hostile. « Nous n'avons pas de balcon chez nous, explique Souad. Aucun endroit pour respirer. » « Nous n'avons pas d'argent, pas de passeport, rien », poursuit Steve, qui travaille comme porteur et est le seul de la famille à avoir un travail. Et Souad d'ajouter : « On ne peut pas aller au cinéma, on ne peut pas aller au restaurant... Ici, c'est le seul endroit où on peut aller gratuitement. » « Si ce parc disparaît, il ne restera plus rien dans le quartier, poursuit sa fille, Hayat. Où irons-nous ? »


Chantal appelle ses enfants, son mari est rentré plus tôt du travail à l'imprimerie. « On reviendra demain », promet-elle à son fils Wafiq, qui serait bien resté plus longtemps jouer avec ses amis.

 

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