Doris: « C'est au Jardin des jésuites que Yara a appris à marcher »

Karim Eid Sabbagh, Yara, 5 ans, Nassim, 2 ans et demi et Doris. Toute la famille se retrouve au jardin des jésuites. photo Anne ILCINKAS

A la découverte du Jardin des jésuites

Karim, Doris, Yara et Nassim Eid Sabbagh.

13/06/2017

Il est 15h30 ce dimanche, et l'estomac de Karim Eid Sabbagh crie famine. Pendant que ses enfants, Yara, 5 ans, et Nassim, 2 ans et demi, jouent sous ses yeux et ceux de sa femme Doris, il sort son téléphone de sa poche. « Allô bonjour ! Deux sandwichs de poulet s'il vous plaît ! Au nom de Karim, oui, au Jardin des jésuites. » Un quart d'heure plus tard, le livreur tant attendu franchit la grille du jardin et remet à Karim ses deux sandwichs.

 

 

Pour Karim et Doris, 38 ans tous les deux, le Jardin des jésuites est précieux, vital même. « On peut dire que Yara a appris à marcher ici, se souvient Doris, yeux bleus et cheveux blonds coupés à la garçonne. Nassim non, c'était pendant l'été, on était en Autriche. »
Que le soleil brille, qu'il pleuve ou qu'il vente, le jardin et sa bibliothèque font quasiment partie de leur quotidien, eux qui sont pourtant nés sur l'autre rive de la Méditerranée. Doris en Autriche, dans un petit village des Alpes, et Karim à Paris, d'une mère allemande et d'un père libanais.


Doris est arrivée à Beyrouth il y a 14 ans. « C'était un pur hasard ! Je cherchais un stage. Il y avait aussi Le Caire sur ma liste, Casablanca, Hong Kong... mais ça a marché pour Beyrouth. J'ai eu un stage à l'Ifpo, pour faire des cartes pour un atlas du Liban. Ça devait durer trois mois. Je suis venue avec un aller simple. Je n'ai jamais trouvé le bus de retour », dit-elle dans un grand éclat de rire. À Beyrouth, elle rencontre Karim, arrivé en 2000 pour étudier à l'Université américaine de Beyrouth (AUB). En 2005, elle déménage chez lui, à Jeïtaoui. Naissent les enfants, et avec eux commencent les parties de jeu au Jardin des jésuites.

 

« Ici, les enfants courent, jouent, rencontrent d'autres enfants du quartier. Et même nous, nous rencontrons nos amis ici, et puis des habitués qui viennent tout le temps », explique Doris, qui travaille pour Assabil, l'association qui gère la bibliothèque publique du jardin. Le couple fait ainsi la connaissance de Chamsa, Moussa et de leurs deux enfants (voir leur portrait), une famille de réfugiés syriens originaires d'Alep, habitant le quartier. « On se voit ici, au jardin. Ils viennent chez nous, on prend le café chez eux. Une fois, j'ai demandé à Chamsa si elle voulait bien garder les enfants un soir. Elle l'a fait, mais a catégoriquement refusé d'être payée, se rappelle Doris. Du coup, je ne peux plus lui demander à nouveau, c'est gênant. Et ils s'occupent de la maison pendant l'été, quand nous sommes en Europe... » L'Europe, où la famille passe les trois mois d'été, fuyant la chaleur beyrouthine.

« À Berlin, il y a des aires de jeu à tous les coins de rue, elles sont magnifiques, bien entretenues. Ce n'est pas comparable avec le Jardin des jésuites. Mais on est content de ce qu'on a ici. On préfère avoir ça que rien », glisse la jeune femme, décidée à défendre son jardin et à rester dans le quartier. « On a choisi l'école des enfants, et puis on aime le quartier, parce que c'est piéton, et parce que justement, il y a le jardin, et cette vie de quartier qu'on ne retrouve pas forcément ailleurs. »

 


Quand le jardin a été menacé en mars dernier, la municipalité de Beyrouth ressortant des tiroirs un vieux projet pour la construction d'un parking sous le jardin, Karim, chercheur en développement, est rapidement monté au créneau. Après une première manifestation, il rencontre, avec d'autres habitants mobilisés, deux conseillers municipaux qui ont invité les habitants en colère à une réunion avec le président de la municipalité. « On y est allé quelques jours plus tard. Le président de la municipalité nous a écoutés poliment et je crois qu'il a compris que ce n'est pas vraiment une bonne idée, même politiquement. Il a compris qu'il y aura de la résistance. Je pense que le débat est quasiment clos, explique Karim, soulagé. Ils sont en train de chercher un autre terrain pour construire le parking. Mais si la menace réapparaît, on sera vite mobilisés. On ne va pas laisser le jardin disparaître. »


L'air fraîchit. Karim et Doris récupèrent leurs enfants, tous deux les joues roses d'avoir couru et du sable plein leurs boucles blondes.

 

Continuez la visite du Jardin des jésuites ici

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Bechir Nadine

Un crime si ce jardin disparait.