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Liban

La folie, l’art et la psychanalyse (2)

La psychanalyse, ni ange ni démon
30/03/2017

On a vu la dernière fois que pour Jean Oury, psychiatre et psychanalyste, l'un des principaux élèves de Lacan, fondateur de la clinique Laborde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle en France, « la création et la schizophrénie, c'est la même chose ».

Nous allons avancer avec une hypothèse que je soumets à votre attention : la création dans l'art et la création dans le délire schizophrénique seraient, autant chez l'artiste que chez le schizophrène, un appel au père. Ce qui me permet d'avancer cette hypothèse, c'est la nécessité du public pour l'artiste et de la nécessité de l'autre pour le fou. Ni l'un ni l'autre ne peuvent se passer de l'autre. Dans leur rapport à l'inconscient, lieu de la vérité et du savoir, l'un comme l'autre ont ce privilège d'y avoir un accès privilégié. Ce qui montre cela est un proverbe bien de chez nous : « Ya7oukkou lil cha3er ma la ya7ikko li ghayrihi » (le poète a des droits que personne d'autre ne peut avoir).

Ce privilège permet à l'artiste de jouer avec les mots, de créer ses propres métaphores, de transgresser le sens commun, de créer des néologismes et de subvertir le langage. Or ce privilège vient directement, comme on l'a vu la dernière fois, de la période où le langage entre la mère et l'enfant était le babil. Soit un langage qui n'est pas encore tout à fait un langage, c'est-à-dire un langage de sens, mais un essai pour sortir de la fusion mère/enfant qui, elle, ne comportait aucun langage. Que de la « Jouissance Autre ». Lorsque pour une raison ou une autre, la mère n'est pas prête à laisser partir son enfant, à se séparer de lui, cela produit des failles dans le refoulement, ce qui est à l'origine des névroses. Le sujet passe alors de la Jouissance Autre à la « joui-sens ». Mais lorsque la mère ne fait pas cas du père de l'enfant et que son nom est forclos de son discours, on peut penser que c'est là où s'originent l'art et la folie.

Alors un appel au père devient nécessaire. Un appel au père pour que cesse la fusion incestueuse avec la mère. Le public de l'artiste autant que l'autre du schizophrène ont la fonction d'un père, destinataire du message de l'artiste et du fou. Comme si l'un et l'autre faisaient appel au père à travers le public et l'autre : « Père, c'est génial ce que je produis, mais je t'en supplie interviens, sépare-moi d'elle, cette fusion c'est ma mort. » Si le délire du fou est appelé par Lacan « métaphore délirante », on pourrait paraphraser le concept lacanien et nommer l'art « métaphore artistique ». Pourquoi ?

Pour Lacan, le refoulement freudien est une « métaphore paternelle ». Fort de son appui sur la linguistique, il pose que le refoulement permet de ne pas énoncer certains mots devenus inutiles dans la phrase. Ainsi, dire que X est un lion veut dire que X est « fort comme un lion ». Les mots « fort comme » ne sont pas énoncés, mais ils ne sont pas détruits pour autant. Ils sont juste refoulés, ils passent sous la barre. Dans la phrase « X est un lion », X est un lion se situe au-dessus de la barre linguistique, c'est l'énoncé. Les mots « fort comme » qui ne sont pas énoncés passent sous la barre.

S'appuyant sur cette écriture linguistique de la métaphore, Lacan parlera donc de « métaphore paternelle » pour montrer que si le père est l'agent du refoulement, c'est-à-dire que sa fonction est de permettre à l'enfant de refouler ses désirs incestueux, parricides et matricides, son nom, son patronyme ou ce qui désigne ce nom, soit ce qu'il appelle le « signifiant du nom du père », sera donc la métaphore paternelle qui permettra à l'enfant de refouler ses désirs tabous. Et ce vers la fin de l'enfance, vers 6/7 ans. Avec une chance de plus que le refoulement se fasse à l'adolescence.

La « forclusion du nom du père », son déni, son rejet du discours de la mère est ce qui déterminera la psychose de l'enfant. Si la mère, dans son discours, ne fait pas de référence au père, comme si il n'existait pas, l'enfant n'aura aucune raison de refouler ses désirs tabous et restera dans une fusion incestueuse avec sa mère. Si « la loi c'est l'inter-dit » comme le rappelle Lacan, soit ce qui est dit de la parole du père à l'enfant, à travers la mère, la forclusion du nom de père entraînera une absence d'interdit et livrera l'enfant au caprice de la mère. On est dans le registre de la psychose.

En ce qui concerne l'art, le refoulement chez l'artiste, sans être aussi peu efficace que dans la psychose, permet au futur artiste d'oublier une partie de ses désirs incestueux, parricides et matricides, mais une grande brèche reste ouverte dans la muraille du refoulement. C'est par cette brèche que vont se libérer les pulsions que l'artiste va transformer, sublimer en production artistique.

 

 

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