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Liban

À Hamra, la rue Raymonde Abou voit le jour au nom d’une grande dame

Hommage

Célébrée pour ses pratiques innovantes à la tête du Collège Louise Wegmann de 1969 à 2001, l'éducatrice, âgée aujourd'hui de 82 ans, est le symbole de la coexistence entre les deux Beyrouth.

28/11/2016

Baptiser une rue du nom d'une personne encore en vie est rarissime, sinon impensable. C'est ce qu'a pourtant fait, samedi dernier à Hamra, le président de la municipalité de Beyrouth, Jamal Itani. Devant un parterre d'anciens élèves et d'enseignants du Collège Louise Wegmann, il a inauguré la rue Raymonde Abou, dans le secteur de Wardieh, du nom de l'ancienne directrice de ce collège francophone, symbole de coexistence entre les deux parties d'une capitale longtemps divisée. Une ancienne directrice particulièrement émue de cette marque de reconnaissance de la ville de Beyrouth, que chacun tenait à féliciter, à embrasser, à serrer dans ses bras.

16 heures précises. La cérémonie commence, à quelques pas de l'église Wardieh, dans cette rue parallèle à la rue Hamra. Sur le trottoir, à côté des officiels et d'une estrade improvisée pour l'occasion, Raymonde Abou, affaiblie mais souriante, est assise face à une assistance nombreuse, conquise d'avance, qui tient à immortaliser l'instant. Au premier rang, son frère et plus fidèle supporter, le père Sélim Abou, recteur honoraire de l'Université Saint-Joseph, ainsi que l'épouse du Premier ministre sortant, Lama Salam. Parmi l'assistance également, le directeur général du ministère de l'Éducation, Fady Yarak, venu à titre personnel.

Priorité à l'élève

En maître de cérémonie, l'ex-président de l'amicale des anciens élèves du Collège Louise Wegmann, Ramzi Naaman, tient à rendre hommage à l'éducatrice qui a aujourd'hui 82 ans, mais aussi à remercier le président du conseil municipal de Beyrouth pour son initiative. D'abord directrice du Collège de la Sagesse Saint-Jean, Brasilia, après des études en sciences de l'éducation, Raymonde Abou prend la tête du Collège Louise Wegmann en 1969. « Jeune directrice d'un jeune établissement, elle n'a de cesse de développer l'institution, même durant la guerre de 1975 », dit-il, rappelant « la détermination, la témérité, l'abnégation » de l'éducatrice. « Elle tient à maintenir l'excellence d'une éducation et d'une formation, et à assurer la réussite inconditionnelle de tous les élèves », poursuit-il. En 2001, l'éducatrice décide de se retirer. Elle est alors sollicitée pour fonder le Lycée libanais francophone privé de Dubaï (LLFP). En 2014, à l'occasion des 50 ans du Collège Louise Wegmann, elle publie aux Presses de l'Université Saint-Joseph (PUSJ) Petite histoire d'un grand collège, dans lequel elle raconte la genèse de l'établissement et toutes les étapes de son évolution. Mais ce sont « ses pratiques éducatives innovantes » qui font la particularité de Mlle Abou. « En donnant priorité à l'élève, en instaurant un dialogue constant entre parents, élèves et établissement, Raymonde Abou donnait l'exemple vivant de toute éducation véritable, qui assure à l'enfant une formation complète, intellectuelle, morale et spirituelle lui permettant de s'épanouir et de devenir cet adulte appelé à s'adapter aux réalités de la vie », conclut M. Naaman.

« Profondes convictions »

« Je vais parler du cœur », dit à son tour Jamal Itani, qui délaisse son texte et décide de rendre hommage, avec ses mots à lui, à la « grande dame » qu'est Raymonde Abou. « Elle a éduqué des générations d'enfants et rassemblé le musulman et le chrétien sous un seul toit. C'est sur base d'une telle éducation que Beyrouth s'est construite », affirme-t-il. M. Itani se dit alors « fier de préserver la marque » de Mlle Abou, en baptisant une rue de son nom. « C'est le moins que pouvait faire notre municipalité et c'est l'une de ses réalisations les plus importantes », souligne-t-il, provoquant les applaudissements nourris du public. Avant de lever le voile sur le panneau portant le nom de la rue Raymonde Abou, cet ancien élève de l'International College (IC) raconte avec humour que lui et ses camarades enviaient les élèves du Collège Louise Wegmann. « Quelle chance ont eue les élèves qui ont reçu l'éducation de la grande dame qu'est Raymonde Abou », lance-t-il, dans un vibrant hommage à l'éducatrice.

« Cela me remplit de joie », répond à son tour Raymonde Abou, profondément émue de cette reconnaissance de ses efforts. Remerciant le président de la municipalité pour cette initiative, elle rappelle que son œuvre au service de l'éducation n'est autre que le fruit de ses « profondes convictions de la nécessité d'éduquer les générations futures pour un avenir meilleur ». L'éducatrice ne manque pas de rendre hommage à tous ses anciens collaborateurs, enseignants, parents d'élèves, élèves aussi bien sûr, sans lesquels elle « n'aurait pas réussi » à mener à bien sa tâche. Sans oublier ses collaborateurs de Dubaï. S'adressant aux anciens élèves, elle tient à leur rappeler « les épreuves difficiles » qu'elle a traversées avec eux. « Les souvenirs de ce que nous avons vécu ensemble me sont particulièrement chers. Vous êtes le message et l'espoir d'un Liban dont nous rêvons tous, afin que Beyrouth demeure le phare de l'Orient. »

« Un privilège »

Au sein d'une assistance débordant de joie, chaque ancien élève témoigne du « privilège d'avoir eu une éducatrice aussi exceptionnelle ». « Exceptionnelle à tous les points de vue, par sa présence et son souci de justice et d'équité », se souvient Valérie Salamoun. « En bref, c'est une grande dame. »

Philippe Hage Boutros, lui, assure : « C'est de l'or dans les mains que Mlle Abou m'a donné, sur le plan académique, mais aussi en termes de valeurs, car elle nous a appris à assumer nos responsabilités. Elle a travaillé sans relâche et dans l'ombre pour forger la jeunesse de demain. » Lançant un coup d'œil au panneau qui porte le nom de l'éducatrice, le jeune homme dit tout de go : « Il en était temps ! » Ziad Tahan tient aussi à exprimer sa profonde satisfaction : « Nous lui sommes tous redevables. Cela me fera plaisir de voir ce panneau, chaque fois que je passerai par là. »

Dans la file d'attente qui les mène à leur ancienne directrice, dans les salons de l'Alumni de l'AUB, où un vin d'honneur est servi pour l'occasion autour de Raymonde et Sélim Abou, de nombreux enseignants se disent heureux. « C'est elle qui m'a formée, comme elle a formé chacun d'entre nous, non seulement sur le plan pédagogique, mais au niveau social et humain », affirme Ada Jreissati, évoquant les qualités humaines de son ancienne directrice. « Elle était proche de chacun d'entre nous et nous a toujours aidés à surmonter les épreuves personnelles », renchérit Ketinia Righetti.

Même le directeur général du ministère de l'Éducation, Fady Yarak, a fait le déplacement, « à titre personnel », précise-t-il. C'est dire l'impact qu'a laissé dans l'enseignement Raymonde Abou. « Non seulement elle s'est dépensée au service des jeunes générations, mais elle a surtout maintenu le lien entre les deux Beyrouth durant la période la plus difficile de la guerre », souligne-t-il. Et ça, c'est inestimable...


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Rammah Taan

Whoever has known her must surely feel honoured by such initiative! We're all proud to have been educated by this superwoman!

Jack Gardner

A chaque fois qu’elle rentrait en classe pour distribuer les « carnets », on avait tous la gorge nouée…elle nous faisait tellement peur !
C.L.W. a Bchemoun, puis a ACS, puis a Hagazian… mes plus belles années au Liban au début d’années 80…
Excellente initiative, vraiment une grande figure dans l’éducation nationale

Paul-René Safa

Excellente initiative des anciens élèves et enseignants du Collège Louise Wegmann qui ont longtemps oeuvré et combatu pour rendre hommage et marquer leur reconnaissance à Madame Raymonde Abou dont la longue carrière fut un véritable apostolat animé par un souci d'excellence.
Madame Abou aurait également mérité un espace en son nom à l'intérieur même de l'établissement qui lui doit certainement sa notorioté et son prestige.

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