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Reportage

À Mossoul, l’autre combat de l’armée irakienne...

Les hommes de Bagdad mènent un double combat : en finir avec l'État islamique et conquérir les cœurs d'une population qui ne leur a pas toujours été acquise.

Zohra Bensemra/Reuters

Un premier visage dépasse du portail de fer surmonté d'un drapeau blanc, bientôt suivi d'un deuxième. Quelques badauds osent s'aventurer dans des rues qui portent les stigmates encore tièdes des combats qui ont secoué ce quartier populaire de Mossoul. Une ceinture d'explosifs gît dans les décombres à proximité de quelques poules rachitiques. Dans l'une des rues perpendiculaires, quatre cadavres de jihadistes du groupe État islamique noircissent sous le soleil ardent. Un tronc a été recouvert d'un drap beige d'où dépasse une main, les autres gisent la bouche ouverte. « J'espère qu'ils iront en enfer », murmure une mère aux yeux clairs et au regard noir. Au bout de la rue, des enfants espiègles font le signe du V de la victoire avec leurs doigts.

Des tirs retentissent par intermittence, mais il en faudra plus pour effrayer l'attroupement de plus en plus grand d'habitants venus saluer la colonne de véhicules blindés qui vient de faire irruption dans leur rue. Des chants retentissent et des sourires se dessinent. L'un des véhicules militaires, équipé d'un haut-parleur, se met alors à diffuser une musique populaire. Dans le quartier d'al-Intissar, la neuvième division blindée de l'armée irakienne mène à présent sa seconde offensive : pour conquérir les cœurs d'une population qui ne lui a pas toujours été acquise.

« Ils (les jihadistes) nous ont expliqué que l'État islamique (EI) persisterait et que nous n'avons pas besoin de l'État irakien. Ils nous ont dit que lorsque l'armée irakienne arriverait, ils tueraient tout le monde et couperaient nos têtes », confie Mohammad Aldeen, un habitant d'al-Intissar qui espère fêter son dix-neuvième anniversaire dans Mossoul libre. Dans la rue désormais bondée, deux femmes en abaya observent la scène silencieusement depuis le pas de leur porte. « Diables », crache l'une d'elles au passage du convoi de l'armée irakienne.

 

(Lire aussi : Quitter Mossoul, la tragédie des déplacés "pris entre deux feux")

 

À la chute de Saddam Hussein en 2003, Mossoul, mais aussi et surtout Fallouja et Ramadi deviennent rapidement des bastions des mouvements insurgés sunnites qui ouvriront la voie au califat. Il ne faudra aux jihadistes que quelques jours en juin 2014 pour assurer leur emprise sur la deuxième plus grande ville d'Irak et ses deux millions d'habitants. Aux Mossouliotes, en majorité des Arabes sunnites se sentant marginalisés par les politiques sectaires du Premier ministre chiite de l'époque, Nouri el-Maliki, l'EI se pose en défenseur d'une communauté opprimée. Les autres, chiites, chrétiens, yézidis... deviennent des cibles et s'enfuient.
À présent, il faut aux forces progouvernementales s'assurer le soutien de ces populations qui ont vécu plus de deux ans sous la gouvernance de l'EI. « Les gens les adoraient lorsqu'ils sont arrivés. Ils les aimaient », se souvient Mohammad. « Ensuite, lorsqu'ils ont vu la vérité, ils n'ont plus apporté leur soutien à l'EI », assure-t-il.

« C'est un cancer ! »
« Les gens suivent toujours l'autorité qui s'impose à eux », estime le lieutenant-général Qassem Jassem Nazal, commandant de la neuvième division blindée de l'armée irakienne, qui a mené l'assaut sur al-Intissar. Pour le haut gradé, il faut à présent « sevrer » les populations locales de l'influence du califat autoproclamé. « Le plan est de détruire l'EI militairement et idéologiquement, assure-t-il. Après la libération de Mossoul des mains de l'EI, l'État imposera son contrôle avec les forces de sécurité en mettant en œuvre sa propre vision, en guidant les hommes de religion et en donnant des leçons qui apprendront aux populations à laisser derrière eux cette culture de l'EI », ajoute le commandant, habillé d'une moustache fine et d'une veste en cuir noir.

 

(Lire aussi : "Le diable lui-même serait surpris des techniques de torture de Daech")

 

De retour dans sa base située à un kilomètre de la bordure de Mossoul, le convoi de blindés se stationne de manière à former une ligne de défense pour protéger l'entrée du village. À quelques mètres de là, une vache gît les quatre fers en l'air ; des bulles de sang foncé suintent d'un petit trou sous sa mâchoire. Des snipers ennemis tiennent toujours des positions face à l'avant-poste. Quand les tanks positionnés près des habitations ne font pas trembler les fondations à chaque coup de canon, c'est le hurlement des mitraillettes lourdes et des obus de mortier qui se joint aux sifflements des balles ennemies.

Au cœur du petit bourg, les militaires ont rassemblé quelques dizaines d'hommes et d'adolescents qui ont fui al-Intissar. Assis par terre, ils attendent d'être interrogés pendant que les femmes restent cloîtrées à l'intérieur de la mosquée. Près de l'entrée, un Mossouliote sans doute peu coopératif reçoit quelques coups dans le visage avant d'être plaqué contre un mur. « Comment est-ce que l'armée vous traite ? » demande le colonel Saad à son assistance. « Très bien ! » répondent-ils en chœur.
- « Vous êtes les bienvenus ici. Vous devez juste nous prévenir lorsque vous voyez des membres de l'EI. Mon ennemi est aussi votre ennemi », déclare le colonel.
- « C'est un cancer ! » s'écrie un vieillard en réponse.
- « S'il y en a parmi vous qui connaissent des gens à Mossoul, s'il vous plaît délivrez-leur ce message : peut-être que l'EI leur a dit que l'armée les tuerait et couperait leur tête. Il s'agit de la même armée que vous voyez ici. Nous vous donnons la moitié de notre propre nourriture. »
- « Nous allons les appeler sur leur téléphone pour leur dire, s'empresse de répondre un père de cinq enfants à la longue barbe blanche. Ces cigarettes, c'est l'armée qui me les a donnés ! », ajoute-t-il en sortant un paquet de sa poche pour le montrer à l'officier.

Assis sur un sommier en fer placé sur un toit, un officier tourne le dos à la colonne de fumée noire qui se détache à l'horizon en cette fin de journée orangée. Un soldat s'approche pour lui tendre une tablette électronique où apparaît une carte de la région. « Je pense qu'une autre organisation terroriste fera son apparition. Un autre nom, peut-être d'autres hommes, mais toujours la même idéologie », marmonne le militaire en tapant sur son écran la latitude et la longitude de sa cible. Penché sur sa tablette, il est prêt à commander une frappe aérienne. Sans lever les yeux, l'officier soupire : « Aucune arme ne peut tuer une idée. »

 

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