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Liban

La Légion d’honneur à Samir Frangié : un message d’espoir

Distinction
10/10/2016

Depuis plusieurs décennies, Samir Frangié œuvre inlassablement pour un autre Liban, fondé sur un faisceau de valeurs, parmi lesquelles la réconciliation, le respect de l'autre, y compris dans l'adversité, la finalité de la personne humaine, la souveraineté, l'indépendance et la démocratie, et surtout la revalorisation et la promotion du vivre-ensemble.

Ce Liban est loin d'être une utopie, et Samir Frangié, tout humaniste qu'il est, n'est pas un doux rêveur. C'est au contraire en véritable ouvrier de la pensée qu'il s'est employé, depuis qu'il a quitté les bancs de l'école, à ne jamais perdre de vue ses objectifs pour les mettre en œuvre. Point de tour d'ivoire chez cet homme courageux, toujours prêt à se battre et à prendre des risques, loin des salons et au cœur de l'arène politique, pour un Liban meilleur.

C'est pourquoi, depuis les années 1970, guidé notamment par la pensée de feu René Girard, Samir Frangié a suivi une même ligne directrice, du Mouvement national à l'accord de Taëf, puis du Congrès permanent de dialogue au 14 Mars, en passant par le Rassemblement de Kornet Chehwane, avec l'obsession de contenir, de conjurer une violence expérimentée trop tôt, avec le massacre de Miziara, en 1957.

C'est à cet artisan invétéré du dialogue et de la paix, malgré le vacarme assourdissant des boutefeux et des va-t-en-guerre ; à ce partisan assidu de l'optimisme, mêmes aux heures les plus sombres de l'asservissement national, de la désertification de la pensée, du retour grégaire à l'identitarisme, voire même d'un ré-ensauvagement découlant d'un effondrement marqué des valeurs humaines ; à ce maestro, qui se fait toujours un point d'honneur à donner du sens à la politique, même quand cela devient mission impossible ; c'est à cet esprit francophone et francophile, qui défend sans relâche les valeurs fondamentales de la République et la culture des droits de l'homme et de la citoyenneté, que la France de François Hollande et d'Emmanuel Bonne a décidé de décerner aujourd'hui les insignes de la Légion d'honneur avec rang de commandeur.

Au-delà de la décoration, plus que méritée, ce geste représente surtout un message d'espoir que le Liban de Samir Frangié et des siens n'est pas abandonné, que nous ne sommes pas seuls dans ce monde, que Paris est toujours à l'écoute – avec le cœur et la raison, avec entendement, humanisme et discernement – du pays du Cèdre, et que, comme le disait Fouad Boutros, le néant n'est pas une fatalité.

 

 

Interview
Samir Frangié à « L'OLJ » : Il est temps de jeter
les bases d'un autre Liban, un Liban de paix

 

L'ambassadeur de France, Emmanuel Bonne, remettra aujourd'hui à l'ancien député Samir Frangié, au nom du président François Hollande, les insignes de la Légion d'honneur, grade de commandeur. À cette occasion, Samir Frangié a accordé à « L'Orient-Le Jour » une inteview axée sur les principes et les lignes directrices qui dictent son action politique.

 

L'Orient-Le Jour – Dans son dernier ouvrage, « La Tourmente de la violence », Jean-Claude Guillebaud évoque cette sensation d'impossibilité de contenir la violence aujourd'hui sous toutes ses formes, avec la montée aux extrêmes dans le monde, comme une sorte de boîte de Pandore qui s'est ouverte et que nul ne sait comment refermer. La question de la violence est fondamentale dans votre itinéraire politique et intellectuel. Comment en sortir ?
Samir Frangié – Nul ne perçoit sa propre violence. On perçoit toujours la violence de l'autre. Et on est toujours dans la situation où on ne fait que répondre à cette violence. Mais dès le moment où on agit violemment, et cela, on ne le découvre pas sur le moment, on s'engage dans un processus d'action et de représailles qui peut mener très loin, comme d'ailleurs l'a montré l'expérience de la guerre.

 

(Lire aussi : Samir, ou la résilience du lien, l'hommage de Saad HARIRI)

 

La guerre a été un choc traumatique pour vous. À quel moment vous êtes-vous dit que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi ?
Plusieurs mois après le début de la guerre, après l'incendie du centre-ville, le samedi noir, les enlèvements de plus en plus courants, puis les massacres de la Quarantaine et de Damour. Je sentais que nous étions désormais au cœur d'un engrenage incontrôlable.

 

À quel moment la rupture avec ce monde de violences s'est faite ?
Elle s'est faite après l'assassinat de Kamal Joumblatt par ses alliés de l'époque. À partir de 1978, j'entame mes premières tentatives de rapprochement entre les belligérants. Un document de travail est mis au point entre Walid Joumblatt et Bachir Gemayel. Les Syriens le torpille. En 1981, suite à une vague de voitures piégées dans les deux zones de Beyrouth, je réunis, avec l'aide du chef des SR libanais, Johny Abdo, des représentants des Forces libanaises et du Fateh. Les attentats cessent. J'ai également beaucoup travaillé, après la guerre de la Montagne, à renouer les contacts entre druzes et chrétiens. Tout cela m'a conduit à participer, avec les présidents Hussein Husseini et Rafic Hariri, à l'élaboration de l'accord de Taëf...

 

Mais votre action ne s'arrête pas là...
Non. Après l'arrêt des combats, je participe à la création du Congrès permanent du dialogue libanais, qui initie la réflexion sur la guerre et pave notamment la voie à la réconciliation de la Montagne de 2001. Je participe également à la création du Rassemblement de Kornet Chehwane, qui va retisser les liens entre chrétiens et musulmans et ouvrir la voie à l'intifada de l'indépendance de 2005.

 

(Lire aussi : L'aube doit être proche, l'hommage d'Amin MAALOUF)

 

Puisqu'on parle de l'intifada de l'indépendance, que vous avez vous-même annoncée quelques jours après l'assassinat de Rafic Hariri, de chez Walid Joumblatt, comment pouvez-vous la résumer ?
Le 14 mars 2005 a introduit une véritable rupture dans l'histoire du Liban. Jusque-là, les dates fondatrices de l'histoire libanaise avaient, toutes, été le fait de communautés religieuses.
L'idée du Liban a ainsi été, à l'origine, une idée druze conçue par l'émir Fakhreddine II, qui est parvenu à réaliser l'union du Mont-Liban. L'État du Grand Liban, en 1920, a été une réalisation maronite liée à la visite historique du patriarche maronite, Élias Hoayek, en France. L'indépendance du Liban de 1943 a été le fait, principalement, des deux communautés chrétienne et sunnite, incarnées par deux personnalités emblématiques, Béchara el-Khoury et Riad el-Solh. La libération du Liban de l'occupation israélienne, en 2000, a été principalement le fait de la communauté chiite, de 1978 à 2000. À chaque étape historique, la communauté dominante a créé un ordre culturel, social et politique auquel les autres communautés étaient invitées à adhérer, et qui délimitait les contours de l'identité nationale et fixait le cadre général du « vivre-ensemble » des Libanais.

 

Et le 14 mars 2005 ?
La date du 14 mars 2005, elle, n'est liée à aucune communauté particulière. La seconde indépendance du Liban n'a pu être accaparée par aucun groupe communautaire. Personne, en effet, n'a pu revendiquer la paternité du mouvement, car celui-ci, de par son ampleur même – plus du tiers des Libanais résidant dans le pays sont descendus dans la rue –, n'est réductible à aucune de ses composantes, politiques, communautaires ou civiles. Il a, dès le début, acquis une forme d'autonomie par rapport à elles, une identité propre. Le 14 mars 2005 a vu donc, pour la première fois dans l'histoire du Liban, l'émergence d'une identité nationale libanaise, dont le contenu n'est plus déterminé par une communauté particulière, une identité qui transcende les identités communautaires sans se substituer à elles, une identité qui fonde le « vivre-ensemble » aux conditions de l'État auquel appartiennent tous les Libanais, et non plus aux conditions d'une communauté dominante.

 

(Lire aussi: L'autre Liban..., l'hommage de Mohammad Hussein CHAMSEDDINE)

 

Qu'est-ce qui a manqué pour que ce moment unique puisse effectivement constituer un tournant dans l'histoire du pays ?
Nous n'étions pas préparés à ce qui est arrivé. Nous avons été dépassés par l'ampleur du mouvement. Toutes les tentatives de redonner vie à ce moment historique ont jusque-là échoué. Pourtant, nous avons beaucoup travaillé pour faire de la coalition du 14 Mars un regroupement politique qui puisse dépasser les clivages communautaires existant, un regroupement moderne affranchi du poids des particularismes partisans, qui permettrait à tous ceux qui ont contribué à faire l'intifada de l'indépendance de participer à la définition des choix politiques qui les engagent et à leur mise en application. Nous n'avons pas réussi dans notre entreprise.

 

Vous avez dernièrement écrit dans ces mêmes colonnes un article où vous parlez de la nécessité d'œuvrer à une réconciliation nationale. Le dernier appel des évêques maronites du 5 octobre fait lui aussi mention d'une telle réconciliation. De quoi s'agit-t-il ?
Notre État, nos institutions, notre système de valeurs sont en voie de désintégration. Le Liban que nous avons connu est sur sa fin. Il est temps de jeter les bases d'un autre Liban, un Liban de paix. La condition pour cela est d'œuvrer à une réconciliation nationale qui tournerait définitivement la page de toutes les guerres que nous avons connues. Cette réconciliation nous permettrait de réhabiliter le modèle libanais du vivre-ensemble, qui prend aujourd'hui, avec la violence qui ravage notre région et commence à s'étendre à l'Europe et à l'Afrique, une dimension nouvelle, et cela en mettant en évidence l'exceptionnalité de l'expérience libanaise où, fait unique dans le monde, chrétiens et musulmans sont associés dans la gestion d'un même État et où, fait unique dans le monde musulman, sunnites et chiites sont également partenaires dans la gestion d'un même État.

 

(Lire aussi : Un cerveau novateur, pionnier de l'autocritique..., l'hommage de Saoud EL-MAWLA)

 

Quelle serait la signification, la portée d'une telle entreprise ?
Cette expérience du vivre-ensemble est aujourd'hui d'une importance capitale pour le monde arabe, qui est entré, avec l'affrontement qui oppose aujourd'hui sunnites et chiites, dans une nouvelle « guerre de Trente Ans » semblable à celle qui avait opposé au XVIIe siècle protestants et catholiques, ravageant l'Europe, de la Baltique à la Méditerranée. Elle est également importante pour un monde qui cherche avec beaucoup de difficultés les moyens de gérer la diversité qu'engendre la mondialisation et de remédier à la dissolution du lien social qu'entraîne la montée des inégalités, génératrices de violences incontrôlables qui menacent la démocratie.

 

Vous avez lancé, après l'attaque terroriste contre le Bataclan, et avec un groupe de personnalités, une initiative pour une « Méditerranée du vivre-ensemble », dont vous avez discuté avec le président François Hollande lors de sa dernière visite au Liban. Est-ce dans ce cadre que vous situez cette
initiative ?
Oui. Il faut impérativement unir les « modérés » des deux rives pour faire face aux extrémistes des deux rives. Le mot d'ordre devrait être : « Modérés du monde entier, unissez-vous. » C'est dans cette perspective que nous avons organisé, il y a quelques mois, un congrès arabe préparatoire auquel ont participé des Libanais, des Palestiniens, des Syriens, des Irakiens et des Tunisiens.

 

Ne sommes-nous pas dans une fin de cycle concernant la mondialisation, avec l'éclosion de petits monstres au sein d'un système en crise, malade ?
Pensez-vous que nous sommes dans une fin de culture ?
Nous sommes dans la situation où il y a un monde qui est en train de finir. Et, comme dit Gramsci, le nouveau monde a de la peine à émerger. Dans ce phénomène de transition, il y a un retour en arrière à tous les niveaux, avec des réactions identitaires : le retour au califat, à l'an 70 en Israël, à la Sainte-Russie, à l'Empire ottoman, à la Perse. Comme l'avenir paraît difficile, on se rattache à ce que l'on a connu, la splendeur d'antan, à ce qui semble nous rendre supérieurs, et nous rassure. Ne pouvant plus se projeter dans l'avenir, chacun recherche à se cloîtrer dans sa « comfort zone ». Face à la fin de l'humanité, qui est désormais envisagée avec la crise du réchauffement climatique par exemple, l'avenir de l'humanité dépendra dans une large mesure de la capacité des gens à se solidariser entre eux et à faire preuve d'empathie.

 

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Zaarour Beatriz

Oui!!! Elle est bien méritée cette Légion, dont l'Honneur, entachée par les critiques, garde cependant sa grande valeur!!!

Apprécié par une grande majorité de lecteurs, M. Samir Frangieh incarne la personnalité Politique,avec un grand P, puisqu'il est sans aucun doute le défenseur du peuple, de la citoyenneté, des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant. Il est exigeant, juste, strict, honnête et en plus, un grand penseur qui a toujours travaillé dans les coulisses, sans vouloir se faire remarquer.

Un grand Monsieur!!! Bravo M. Samir!!!Félicitations!!!!

Bery tus

Felicitation Mr Frangieh, vous le méritez amplement

LA TABLE RONDE

Félicitations Samir.
Même si vous devez supporter le fait que c'est une distinction que vous partager avec le roi wahabite des bensaouds.

WORM Ramza

Mabrouk a Samir Frangieh,enfin une reconnaissance internationale.

M.V.

La France de normal 1er ,président de la dernière nomenklatura entièrement socialiste en Europe, brade la légion d'honneur (déjà dévalorisée par les socialistes)...un exemple parmi 100 ...pourquoi avoir offert la légion d'honneur à un prince saoudien ...? alors ,que ce pays n'a pas respecté ses engagements ...pour financer le contrat d'armements entre la France de F.Hollande et le Liban....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FELICITATION A SAMIR FRANGIEH UN HOMME DANS TOUT LE SENS DU MOT. LA MODERATION ET LA LOGIQUE PERSONNIFIE ! VOILA UN PRESIDENT POUR LA REPUBLIQUE !

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