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Entretien

Un ancien ministre kurde invite la Turquie à se concentrer sur l’EI plutôt que sur le PYD

Dlawer Ala'Aldeen, président du Middle East Research Institute (MERI) et ancien ministre de l'Éducation et de la Recherche scientifique du Kurdistan irakien (2009-2012), répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

Sur une position du PDK sur la ligne de front, le 27 novembre 2015 près de Sinjar en Irak. Louis Witter/Hans Lucas

Un siècle après Sykes-Picot, les lignes sont en train de bouger dans la région. Les Kurdes pourraient-ils être les grands gagnants de ce bouleversement ?
Des frontières au Moyen-Orient ont été établies, il y a un siècle, mais pas par ce qu'on appelle Sykes-Picot contrairement à ce que les gens croient. Depuis, elles ont été conservées telles quelles malgré les changements mondiaux. Aujourd'hui, c'est la première fois que les frontières du Moyen-Orient risquent de changer. Les Kurdes ont payé un lourd tribut durant ces dernières décennies, entre oppression et déni de leurs droits. Ils continuent de payer un lourd tribut dans la bataille existentielle qui les oppose à l'État islamique (EI). Cette guerre a entraîné certaines opportunités. Cela coïncide avec un gouvernement syrien répressif, un gouvernement irakien dysfonctionnel, avec un changement d'attitude et de politique en Turquie, et enfin avec un changement radical de l'équilibre des pouvoirs. Tout cela a en effet créé des opportunités permettant aux Kurdes de poser certains jalons, que ce soit pour parvenir à une certaine souveraineté en Irak ou pour avoir une voix et une place à la table des négociations en Syrie. De leur côté, les Kurdes en Turquie ont fait en sorte de ne plus être dénigrés dans plusieurs domaines, et enfin la condition des Kurdes en Iran s'est un peu améliorée, mais moins que celles d'autres Kurdes. Ainsi, on peut dire que les Kurdes ont bénéficié des opportunités émergentes, mais à un prix très élevé et de nombreux sacrifices.

Les différents représentants kurdes vont-ils pouvoir s'unir ou vont-ils rester divisés ?
Les Kurdes ont été divisés il y a près d'un siècle, et ces divisions sont aujourd'hui plus ou moins permanentes, à cause de la manière dont a évolué chaque composante du Kurdistan, indépendamment des autres. La possibilité que les Kurdes soient réunis par le biais d'un parti politique commun n'est plus envisageable. Cependant, les Kurdes sont unis en termes de culture, d'identité et de sentiments. Les divisions du siècle passé ont permis aux Kurdes de Turquie de faire face au gouvernement d'Ankara et de faire valoir leurs droits. Les Kurdes en Irak ont dû apprendre l'arabe, ont dû se rapprocher de Bagdad et être plus proches des Arabes. Il en va de même pour les Kurdes en Iran, qui ont dû s'adapter à la culture perse et à la langue. Cela a été très compliqué pour les Kurdes de franchir ces barrières, et le mouvement politique kurde a été fragmenté à tel point que les Kurdes en Irak n'acceptent ni le parti politique ni les dirigeants des Kurdes de Turquie. L'inverse prévaut également. En fin de compte, les intérêts et les enjeux politiques ont dû refléter davantage la réalité.

Les Kurdes d'Irak bénéficient déjà d'une bonne autonomie, mais les relations avec Bagdad ne sont pas très bonnes. Que vont-ils réclamer une fois que les territoires aux mains de l'EI vont être repris ?
Les Kurdes en Irak ont déjà bénéficié d'une position unique comparée aux autres. Ils ont de facto une souveraineté plus importante qu'une entité normale. Aujourd'hui, ils sont en charge de leur propre armée, de leurs relations internationales, de leur économie, de la protection de leurs frontières et ainsi de suite. Des avancées décrochées alors que Bagdad était profondément divisé et que le gouvernement était inefficace. Avec un gouvernement irakien dysfonctionnel, les autorités d'Erbil ont pu atteindre une souveraineté importante. Une fois que l'EI sera chassé de ses territoires, les Kurdes d'Irak s'attendront à une reconnaissance totale de leur souveraineté, que ce soit sous la forme d'un État confédéral au sein d'un même État, ou d'un État souverain sous l'égide des Nations unies. Cela n'est actuellement pas possible selon la Constitution irakienne, qui devrait alors changer. Si cela ne marche pas, et que Bagdad reste sourd et divisé, il est très probable que les Kurdes cherchent à obtenir leur indépendance. C'est la direction que prennent les Kurdes irakiens, mais cela dépendra des dynamiques internationales, régionales et locales.

 

(Lire aussi : Dans "Peshmerga", BHL montre "la vraie ligne de front contre le terrorisme")

 

Et les Kurdes syriens ? Que vont-ils réclamer et que peuvent-ils obtenir ?
Les Kurdes en Syrie ont longtemps été privés de leurs droits et n'ont jamais été considérés comme des citoyens à part entière. Damas n'a pas reconnu le fait qu'ils puissent avoir leur propre culture, leur propre langue. Ils ont toujours été traités comme des émigrés venus de Turquie et n'ont jamais été en charge de leur propre gouvernance. Avec la guerre syrienne, les Kurdes ont pu sécuriser des territoires et obtenir un certain pouvoir. Cependant, les Kurdes en Syrie ne souhaitent pas la séparation et l'indépendance, ils demandent plutôt un arrangement fédéral, afin d'être traités d'égal à égal et de pouvoir s'auto-administrer. Une Syrie fédérale est possible, et pourrait émerger comme l'option la plus réaliste car l'opposition ne pourra accepter que Bachar el-Assad reste en charge de toute la Syrie. Et il semble peu probable que le président syrien s'en aille.

En Irak et en Syrie, les Kurdes peuvent-ils administrer des régions où vivent notamment des populations arabes ? Y a-t-il un risque de nettoyage ethnique ?
Les Kurdes doivent être très prudents dans leur expansion sur des territoires traditionnellement à majorité arabe. Ils doivent établir un système efficace et une bonne démocratie et s'ouvrir à un partage du pouvoir, sinon ils ne seront pas acceptés par les populations qu'ils libéreront. Les puissances régionales et internationales n'accepteront pas que cela ne se passe pas ainsi. Les Kurdes dans les circonstances exceptionnelles actuelles ont été les seules forces capables de libérer des territoires syriens, à part le régime d'Assad. Ils ont été capables de consolider leurs positions, et ont graduellement gagné un soutien. Mais ils se sont également fait de nombreux ennemis et ont été sévèrement critiqués pour avoir établi un monopole de pouvoir. Les Kurdes doivent adopter une Constitution et leurs territoires doivent être gouvernés par un système multiculturel.

Erbil et Ankara entretiennent des relations correctes. Peut-on espérer une évolution similaire entre Ankara et le Rojava ?
Les Kurdes syriens ont été très pragmatiques. Ils ont eu de bonnes relations avec chaque acteur du conflit syrien. Mais la politique turque a été belliciste envers le PYD (Unités de protection du peuple), car elle le considère comme une extension du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). La Turquie pourrait tirer avantage de la vulnérabilité des Kurdes en Syrie et normaliser ses relations avec le PYD de la même manière qu'elle l'a fait avec le KRG (Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak). Le PYD accueillerait cette position de manière positive. Cependant, la Turquie n'a pas fait ce pas, et dans un futur proche il est peu probable que les relations entre Ankara et le PYD s'améliorent.
Aucune puissance régionale ne peut désormais ignorer les acteurs locaux. C'est dans l'intérêt de la Turquie, de l'Iran, de l'Arabie saoudite et d'autres puissances de regarder dans la même direction afin que la région soit en paix. Au vu des derniers attentats à Istanbul, il est clair que la Turquie ne peut pas se permettre de mener autant de guerres. Elle doit inverser sa politique contre le PYD et se concentrer sur l'EI, le véritable ennemi qui devrait unir le monde.

 

 

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Un siècle après Sykes-Picot, les lignes sont en train de bouger dans la région. Les Kurdes pourraient-ils être les grands gagnants de ce bouleversement ?
Des frontières au Moyen-Orient ont été établies, il y a un siècle, mais pas par ce qu'on appelle Sykes-Picot contrairement à ce que les gens croient. Depuis, elles ont été conservées telles quelles malgré...

commentaires (1)

Des décennies de déni et d'occupation, de zizanie et de meurtres ne viendront jamais à bout de la détermination d'un peuple qui veut se libérer d'envahisseur. En Palestine usurpée quoiqu'on puisse dire faire ou manigancer, la greffe des voleurs ne prendra jamais. Comme ce fut le cas au sud Liban libéré de haute lutte par des résistants vaillants et déterminés.

FRIK-A-FRAK

13 h 40, le 01 juillet 2016

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Commentaires (1)

  • Des décennies de déni et d'occupation, de zizanie et de meurtres ne viendront jamais à bout de la détermination d'un peuple qui veut se libérer d'envahisseur. En Palestine usurpée quoiqu'on puisse dire faire ou manigancer, la greffe des voleurs ne prendra jamais. Comme ce fut le cas au sud Liban libéré de haute lutte par des résistants vaillants et déterminés.

    FRIK-A-FRAK

    13 h 40, le 01 juillet 2016