X

Moyen Orient et Monde

L’impuissance des États-Unis face au « cybercalifat »

Éclairage

L'attentat à Orlando remet en question les stratégies de contre-propagande de Washington

24/06/2016

Outre les vastes territoires qu'il contrôle en Irak et en Syrie, le groupe État islamique (EI) est fortement présent dans le cyberespace. À l'instar de ses prédécesseurs, comme el-Qaëda, qui se sont largement servis d'Internet pour appuyer leurs combats, l'EI se démarque par une stratégie de communication ultrasophistiquée qui donne une toute nouvelle dimension au terrorisme moderne. Si, auparavant, il fallait chercher dans des forums privés pour repérer des sympathisants, le jihad est désormais accessible à tout un chacun, dans le confort de son foyer.

Un « califat virtuel » aux conséquences bien réelles
Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, cette propagande numérique est tout sauf discrète. En s'appuyant sur des forums, des périodiques en ligne et des réseaux sociaux, l'EI diffuse sans cesse des messages et vidéos avec un discours idéologique qui repose sur un ensemble de mythes fabriqués et illustrés. Théâtrales et hollywoodiennes, les vidéos diffusées sont souvent violentes, trouvant une résonance particulière chez un public jeune, de plus en plus habitué aux images choc sur Internet. Parmi ces outils médiatiques, Twitter s'est sans doute avéré comme le plus efficace, permettant au groupe de diffuser en direct des images de combats, d'utiliser des hashtags et de lancer des campagnes massives de retweets. L'EI utilise également Instagram, YouTube, Facebook ou Ask.fm, donnant à des milliers de jeunes « disciples » la possibilité d'interagir à travers des commentaires et des messages privés.

L'impact de cette propagande médiatique est pourtant bien concret. L'aspect avantageux de la guerre, mis en avant à travers des images utopiques de la vie sur le territoire du califat incite de nombreux jeunes Américains ou Européens (pour la plupart déjà radicalisés) à rejoindre ses rangs. L'institut Soufan Group, spécialisé dans le renseignement, a estimé en décembre 2015 qu'au moins 27 000 combattants étrangers ont rejoint l'EI en Irak et en Syrie depuis 2011. Quant aux moins audacieux, ils se contentent souvent d'agir à distance. L'attentat à Orlando est peut-être l'exemple le plus récent, puisque son auteur, Omar Mateen, se serait inspiré par le groupe jihadiste sans être dirigé par lui.

 

(Lire aussi : Twitter intensifie sa lutte contre les comptes à "contenus terroristes")

 

L'« échec absolu » de la contre-propagande américaine
Face à cette invasion numérique, les initiatives de contre-propagande américaines semblent faire largement défaut. Les efforts du Centre du département d'État pour les communications stratégiques terroristes (CSCC), qui vise à contrer les narrations des jihadistes en les décrédibilisant, ont été à maintes reprises critiqués comme insuffisants ou même honteux.

Interrogé par L'Orient-Le Jour, Olivier Hanne, chercheur associé à l'université d'Aix-Marseille, considère que l'infériorité évidente de l'EI quant à ses ressources technologiques face aux États-Unis n'implique pas la prédominance réelle de ces derniers. Les mesures telles que la suspension des comptes suspects sur les réseaux sociaux s'avèrent futiles « puisque la réactivité des propagandistes numériques de l'EI et leur capacité d'adaptation leur ont permis d'être à nouveau quasiment libres sur les réseaux sociaux, à condition de respecter quelques règles élémentaires (multiplicité des comptes Twitter, pas de nom de famille, pas de numéro de téléphone) », explique-t-il. D'ailleurs, ce n'est pas qu'une question de capacités, puisque « le net est aussi le véhicule de contre-propositions, de contre-discours provenant des gens... ». Ainsi, tout effort d'apprivoisement entraverait l'accès à d'autres informations très critiques et potentiellement utiles. Face à ce dilemme plutôt stratégique que moral, des responsables du gouvernement américain se sont rendus dans la Silicon Valley ces derniers mois pour tenter de convaincre les géants du secteur technologique d'assouplir leur cryptage des données, ce que la plupart d'entre eux refusent.

Sur le plan idéologique et culturel, les contre-narrations américaines semblent encore plus problématiques. Selon Olivier Hanne, les États-Unis jouent sur des cordes qui sont toujours les mêmes, confrontant l'EI à des valeurs de démocratie libérale, ce qui conduit à un « échec absolu ». C'est le cas du programme anglophone « Turn Away Think Again », visant à dissuader les ressortissants américains de rejoindre les rangs de l'EI. Lancé par le département d'État américain, le programme est un recyclage parodique de scènes violentes transmises en premier lieu par le groupe jihadiste, invitant d'un ton sarcastique le public à se joindre à l'EI où il pourra apprendre à « faire exploser des mosquées » et « crucifier des musulmans ». Après son lancement, la campagne, qui a coûté 6 millions de dollars aux États-Unis, a été fortement critiquée pour avoir procuré aux jihadistes une scène pour faire entendre leurs arguments, sans chercher à comprendre et analyser les raisons derrière leurs actions. L'origine militaire de la campagne nuirait d'ailleurs à son crédit auprès d'individus pour la plupart insensibles au discours des autorités.

 

(Lire aussi : « L'EI a sa direction du marketing et de la marque, où est la nôtre ? »)

 

« Adopter des discours alternatifs »
De plus en plus de rapports proposent au contraire un discours porté par des acteurs de la sphère civile, tels que des jeunes concernés, des activistes, des terroristes repentis ou des membres de leur famille, ainsi qu'un rôle renforcé des autorités religieuses musulmanes. L'importance du rôle de la femme est également évoqué dans la déconstruction de la propagande jihadiste. Loin d'être périphérique, une nouvelle étude réalisée récemment par une équipe de chercheurs de l'université d'Oxford suggère que leur rôle est en réalité beaucoup plus important que celui des hommes dans la propagande de l'EI. Une telle découverte pourrait ainsi impliquer un plus grand ciblage des discours de contre-propagande.

Mais de telles mesures sont insuffisantes, puisque la cause principale de l'échec de la contre-propagande américaine se trouve dans la nature même de son discours. En axant les narrations de contre-propagande sur ceux de l'EI sans avoir des contre-propositions fortes, le gouvernement américain ne fait que répondre aux propos du groupe jihadiste. Dans un rapport sur le « califat virtuel » publié par la fondation britannique Quilliam en 2015, le chercheur Charlie Winter déplore que le culte des contre-narrations impose forcément une démarche réactive, constamment en retard par rapport aux offensives cybernétiques de l'EI. En effet, « pour être suffisamment efficace contre le discours culturel et idéologique de l'EI, il faudrait un autre discours tout aussi efficace, tout aussi puissant », souligne pour sa part Olivier Hanne. « Or créer un contre-discours est gênant pour la société occidentale aujourd'hui puisque ce serait de l'idéologie pure et simple, de l'idéologie mobilisatrice », ajoute-t-il.

La production de contre-propositions efficaces et mobilisatrices nécessite une analyse approfondie des narrations générées par l'EI, ce que le gouvernement américain néglige de faire. Or l'attentat à Orlando semble avoir rappelé à tout le monde qu'une guerre ne se passe plus seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des espaces intangibles n'ayant besoin que d'une connexion Internet et d'un discours bien solide. Dans tous les cas, l'investissement des États-Unis dans la contre-propagande est voué à s'accroître, d'autant plus que les défaites de l'EI sur le terrain entraîneront très probablement la migration de jihadistes vers le cyberespace.

 

Lire aussi
Un État islamique sans État mais pas moins dangereux

Que vont devenir les enfants occidentaux de Daech ?

Un contre-discours pour saper l'idéologie de l'EI

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QU,ILS L,ERADIQUENT POUR EN FINIR... MAIS SA PRESENCE SERT ENCORE BEAUCOUP D,INTERETS INTERNATIONAUX TOUT COMME REGIONAUX... ET LES PEUPLES SEULS SOUFFRENT...

RAISINS SECS

QUE LES USA CHERCHENT MIEUX À L'INTÉRIEUR DE LEUR POLITIQUE VIS À VIS DE LEURS ALLIES ET AMIS TRÈS PROCHES ET TRES TRÈS PROCHE....C'EST LA QUE SE NICHE LE SERPENT , PAS AILLEURS !

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Le dossier des déplacés syriens au menu des entretiens de Merkel à Beyrouth

Les matchs d’aujourd’hui

  • Danemark
    Australie

    21/06

    15h00 (GMT+3)

  • France
    Pérou

    21/06

    18h00 (GMT+3)

  • Argentine
    Croatie

    21/06

    21h00 (GMT+3)

Le Journal en PDF

Les articles les plus

Impact Journalism Day 2018
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué