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Moyen Orient et Monde

Un État islamique sans État mais pas moins dangereux

Analyse

L'EI enchaîne désormais les défaites et anticipe son possible retour à la clandestinité.

15/06/2016

L'État islamique (EI) sans État : cela pourrait bientôt devenir une réalité compte tenu des importantes pertes de territoire enregistrées ces dernières semaines par l'organisation jihadiste en Syrie, en Irak et en Libye. Alors que son territoire s'est étendu de façon spectaculaire et continue en 2014 et 2015, l'EI enchaîne désormais les défaites et anticipe son possible retour à la clandestinité.
Contrairement à sa rivale el-Qaëda, l'EI avait clairement affirmé dès le départ son projet de construire un État viable à court et moyen terme. Sa capacité à conquérir, mais surtout à protéger et à administrer ses territoires était largement mise en avant dans sa propagande et constituait l'une des raisons de son relatif succès auprès des populations locales et de son attractivité auprès des néo-jihadistes. L'EI se vantait d'avoir réussi là où el-Qaëda avait toujours échoué : être capable de contrôler des territoires et de proposer un nouveau modèle de société dans une région considérée comme l'un des cœurs historiques de l'islam.
Si ce projet n'a pas encore totalement échoué, puisque l'EI a encore la main sur ses deux villes-capitales – Raqqa et Mossoul – il n'en reste pas moins qu'il s'étiole au fil des semaines. À tel point que ce qui paraissait très improbable il y a un an, à savoir que l'EI soit chassé des grandes villes en Irak, en Syrie et en Libye, semble aujourd'hui assez réaliste. En se mettant à dos plusieurs grandes puissances, comme les États-Unis, la Russie ou la France, l'EI s'est lui-même condamné à subir une importante défaite, au moins à court terme, sur le plan militaire.

 

(Lire aussi : Que vont devenir les enfants occidentaux de Daech ?)


Il serait toutefois erroné de vouloir crier victoire trop vite. Non seulement l'État islamique usera de tous les moyens possibles – notamment la prise en otage des populations locales – pour conserver son territoire, mais surtout l'organisation devrait survivre à la perte de son « État ».
La posture du « seul contre tous » est autant un désavantage militaire qu'un atout idéologique. D'autant plus quand l'EI fait face à des ennemis aux intérêts aussi divergents. Des ennemis qui, sur le terrain, prennent la forme de milices communautaires et/ou ethniques qui affaiblissent les États concernés et ne résolvent en rien les problèmes politiques structurels qui ont permis à l'EI d'émerger. C'est le cas de la milice Misrata en Libye, des Forces démocratiques syriennes (FDS) et des forces supplétives de l'armée de Bachar el-Assad en Syrie, des milices chiites irakiennes et des peshmergas en Irak. Autrement dit, tant que le contexte politique reste le même, que les tensions communautaires entre sunnites et chiites ne diminuent pas et que les revendications des Kurdes ne sont pas prises en compte, l'EI restera, perte de territoire ou non, une ombre menaçante pour l'ensemble de la région.
L'organisation jihadiste peut survivre à une défaite militaire. Elle a déjà connu pareille situation par le passé, notamment entre 2007 et 2009 quand elle avait été chassée des villes d'Irak par les Sahwa, des milices sunnites formées par les Américains. Moins étatique, l'EI n'en sera pas moins terroriste. Il pourra multiplier les opérations kamikazes en jouant sur les faiblesses des sociétés qu'il cherche à plonger dans le chaos.

 

(Lire aussi : « Ce n'est pas ça, le jihad révolutionnaire... »)

 

Une idéologie avant tout
Sa capacité à commanditer ou à inspirer des attentats terroristes ne dépend pas directement de ses victoires (ou défaites) militaires en Irak et en Syrie. Le porte-parole de l'EI, Abou Mohammed el-Adnani, s'est d'ailleurs exprimé dans ce sens au cours de son dernier discours, le 21 mai dernier : « Considérez-vous, Américains, que la défaite réside dans la perte d'une ville ou d'un territoire ? Avons-nous été défaits quand nous avons perdu des villes en Irak, quand nous étions dans le désert sans villes et sans territoire ? Pensez-vous que vous serez victorieux et que nous serons défaits si vous prenez Mossoul, Syrte ou Raqqa et même toutes les villes, et que nous retournons à notre condition initiale ? Sûrement pas ! » Il a ensuite encouragé les musulmans à commettre des attentats en Occident durant le mois du ramadan.


Comme l'ont prouvé les événements tragiques qui ont touché la France et les États-Unis ces derniers jours, l'EI est avant tout une idéologie. Même s'ils n'ont, a priori, pas été commandités par lui, les attentats contre le Pulse, un club gay à Orlando, et l'assassinat d'un policier et de sa femme dans les Yvelines ont tous les deux été revendiqués par l'organisation jihadiste. Une double revendication étonnamment rapide, qui peut donner l'impression que l'EI cherche à « tirer profit » de ces deux événements. Ce serait en tout cas une première, puisque l'organisation n'a jamais revendiqué d'attentat par opportunisme.


Quoi qu'il en soit, les deux auteurs des attentats avaient prêté allégeance à l'EI et ont souhaité agir en son nom, ce qui révèle une véritable capacité d'endoctrinement à la cause jihadiste qui constitue un vrai danger. C'est parce qu'il arrive à convaincre des Américains à tuer d'autres Américains, des Français à tuer d'autres Français, des Syriens à tuer d'autres Syriens, des Irakiens à tuer d'autres Irakiens... au nom d'une idéologie extrêmement radicale que l'EI doit encore être pris au sérieux. C'est parce qu'il revendique, presque deux ans après la prise de Mossoul en seulement deux jours, un attentat sur le territoire de la première puissance mondiale – pouvant plus ou moins influencer l'élection présidentielle – et un attentat dans un pays en état d'urgence et accueillant une grande compétition sportive internationale, l'Euro, qu'il est encore trop tôt pour parler de la fin de l'État islamique.

 

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

E X C E L L E N T E analyse !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND LES CAUSES DISPARAITRONT L.E.I. DISPARAITRA !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"La posture du seul contre tous est d'autant plus un atout idéologique....
Surtout que l'EI fait face à des ennemis aux intérêts aussi divergents qui, sur le terrain, prennent la forme de milices communautaires et/ou ethniques qui affaiblissent les États concernés et ne résolvent en rien les problèmes politiques structurels qui ont permis à l'EI d'émerger.
Autrement dit, tant que le contexte politique reste le même, que les tensions communautaires entre sunnites et chiites ne diminuent pas et que les revendications des Kurdes ne sont pas prises en compte, l'EI restera, perte de territoire ou non, une ombre menaçante pour l'ensemble de la région.
L'organisation jihadiste peut survivre à une défaite militaire." !
Clair, net et précis.

Amère Ri(s)que et péril.

Cette bactérie élevée en laboratoire occidentale, comme l'a été celle dalqaida de ben laden ne doit sa survie qu'à l'alimentation de ses capacités de nuisance que par des parrains régionaux, soutenus et tolérés par une complicité occidentale.

Le marchandage triangulaire est clair.

L'occident fournit le réservoir des bactéries qui trouvent une source idéologique et financière en terre bensaoudique et qui sont envoyés à travers la frontière turque.

Si cette chaîne est brisée, et c'est une chose hyper
facile à réaliser si la volonté politique se manifeste.

Mais on connaît le cynisme en politique et les dégâts qu'il peut connaître.

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