Ils viennent encore, de loin, pas nombreux, mais quand même. Entraînés, convaincus, invités par des amis qui se promettent de leur prouver qu'ils n'ont rien inventé, ni la plage, ni les couchers de soleil si longs, si brefs, ni la folie des nuits quand l'astre a fini de couler dans la mer comme un fruit acidulé dans une débauche de chocolat. Le crépitement des étoiles dans le ciel clair des montagnes, on peut l'entendre, ils ne l'ont pas inventé. Ni les joyeuses tablées tribales où les mères vous gavent pour compenser les mois où elles ne vous ont pas nourris de leur main, où les enfants vont courir entre vos jambes, tomber dans le ruisseau et attendre, penauds, que leur culotte sèche à la branche de l'arbre, où le tabl des Bédouins, trop grand, trop phénoménal pour un tambour, achève avec les vapeurs de l'arak d'expurger un reste de pensées qui fâchent. Ils n'ont pas inventé les fêtes qu'on voudrait ne jamais quitter, la dernière danse avec cette fille au regard brûlant, sa taille voluptueuse qui ondule sous la main, l'intense fraternité des hommes, leur serment tacite d'être toujours là pour l'autre, l'argent qui n'a jamais posé problème, le plus riche saisissant l'addition que les autres ont pourtant essayé de happer au passage, au moins pour la forme. Ils n'ont pas inventé les rires à pas d'heure dans les rues désertes, bras dessus, bras dessous, et les grandes lunes complices. Et ceux qui viennent de loin entrent dans la ronde, adoptés, adoubés, encordés à l'arbre généalogique, abrutis de sollicitude, équipés pour la route d'un lexique d'arabe débutant fait de gros mots et de locutions coquines, ivres de soleil et de chaleur humaine.
Un doute, pourtant, les habite : Comment ça va, sinon ? Qu'est-ce qui se passe vraiment ici? Certes, le pays a une petite réputation qui le précède, mais elle est où, la face cachée, oui, que se passe-t-il vraiment ? Laisse tomber, on ne leur dira pas qu'on ne sait même plus. Qu'on ne suit plus. Il y a eu la guerre, il y a eu la paix, on n'a rien compris à l'une ni à l'autre. On a vécu comme on a pu, nos destinées confiées aux mêmes larrons en foire qui se haïssent et puis s'adorent, s'insultent et se congratulent, s'assassinent et se réconfortent, se dénoncent et puis s'associent, et pour finir, se reproduisent en reproduisant les mêmes tares, les mêmes complicités douteuses et les mêmes haines pour les générations à venir. On a eu des occupants, ils nous laissent des ennemis intérieurs. Qui est qui ? Qui fait quoi ? Qui est bon ? Qui est mauvais ? Qui pose les bombes ? Qui les désamorce, et les désamorce-t-il vraiment ? Qui se soucie réellement des intérêts de ce pays et de ses habitants ? Entre le peuple et la classe politique se creuse un gouffre terrifiant. Nous autres du bas avons l'impression kafkaïenne d'être pris en otage par des geôliers dont certains nous semblent aimables. Ils disent qu'ils nous protègent et nous défendent contre leurs adversaires mais nous ne sommes sûrs ni de la bienveillance des uns ni de l'hostilité des autres. Décidément dysfonctionnel, le Liban tient par le déni comme une ruine par la peinture. La corruption a tout rongé, banale, générale, évidente et intangible à la fois, nauséeux secret de famille. À part ça, il y a la fête, la lune, on s'aime, tu vois, ça va.


Votre analyse Mme Fifi est triste, poignante, critique, superbe! Quand même, c'est un article profondément réaliste. Personne n'en sait plus que vous, sauf les gens impliqués dans ce gâchis "qui n'est pourtant pas français"! Merci chère Mme. Fifi de nous le rappeler dans votre style si agréable à lire malgré sa dureté...
23 h 29, le 16 juin 2016