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Moyen Orient et Monde

Mossoul sous l’État islamique : et maintenant on va où ?

Conférence

Des personnalités irakiennes se sont penchées sur le sort de la ville occupée par le groupe ultraradical et sur les différents moyens d'aboutir à sa libération.

04/06/2016

Deux ans après l'occupation de Mossoul par l'État islamique (EI), le futur de cette ville irakienne demeure fortement incertain. Pendant que les pouvoirs régionaux et internationaux unissent leurs forces contre les jihadistes, plusieurs habitants de Mossoul semblent paradoxalement soutenir leurs occupants ou rester indifférents. Pour combien de temps encore l'EI pourra maintenir le contrôle de la ville ? Quelle sorte de vie mènent ses habitants ? Que deviendrait Mossoul si l'EI perdait son contrôle ? Cinq personnalités irakiennes ont tenté hier de répondre à ces questions et plusieurs autres encore, dans le cadre d'une conférence organisée par le centre de recherche Carnegie Middle East Center de Beyrouth.

Parmi les participants figurait Hiba Nizar, une journaliste ayant fui Mossoul après avoir vécu de près l'occupation jihadiste pendant un an. Elle décrit son expérience comme « cauchemardesque », bien que sa provenance d'un milieu relativement aisé lui ait épargné beaucoup de souffrances. « Les premiers jours, les mosquées n'ont pas fait l'appel à la prière. Les chaînes de télévision ont cessé d'émettre jusqu'à ce que le califat soit déclaré par les membres de l'EI », raconte-t-elle. Les chrétiens, qui formaient l'élite de la société, furent les premiers à s'enfuir. « Même avant l'occupation de la ville, des chrétiens avaient été tués. Les églises étaient devenues des centres de détention où on enfermait des personnes sans raison. Une de ces églises se transforma en prison pour femmes qu'on torturait sans cesse. L'EI voulait aussi se débarrasser des personnes éduquées, qui ne se laisseraient peut-être pas faire aussi facilement ; des journalistes, des professeurs, des fonctionnaires... parmi lesquels mon directeur qui fut exécuté bien avant l'invasion », affirme-t-elle. Ainsi, les habitants de Mossoul avaient déjà vécu plusieurs attaques et persécutions avant l'occupation de la ville par les jihadistes, qui, selon Hiba Nizar, fut progressivement mise en place. Plusieurs d'entre eux ont même rejoint l'EI, qui leur offrait, au moins pour une courte période, une certaine sécurité. « L'EI possède de vraies stratégies qui permettent à ses membres d'attirer les citoyens vers leurs rangs », en combinant contrainte et servitude volontaire. Mais d'où émane cette même servitude ?


(Lire aussi : Les peshmergas s'enfoncent dans les terres chrétiennes de la plaine de Ninive)

 

Du vide étatique à l'EI
Selon Athil el-Nujaifi, ancien gouverneur de la province de Ninive, 60 % des habitants de Mossoul soutiennent l'EI. Ce soutien a été en partie nourri par le manque d'État, le « vacuum », ou vide, politique qui précédait l'occupation de Mossoul et le manque de confiance de la part des habitants envers les forces de sécurité. L'ancien gouverneur estime que la libération de la ville ne peut se réaliser uniquement à travers des efforts militaires menés par les forces extérieures. « Ce sont les habitants de Mossoul qui doivent eux-mêmes participer au changement avant de commencer à penser à une coopération militaire entre les forces externes et internes. Le dialogue est avant tout nécessaire pour que tous les groupes ethniques fassent face à cette idéologie fanatique. Bien que les efforts militaires puissent aboutir à des victoires, ils n'empêcheront pas le retour de l'idéologie de l'EI », souligne-t-il.

Contrairement à Athil el-Nujaifi, le député du Conseil suprême islamique irakien, Mohammad Taki Ali el-Maoula, considère que la majorité des habitants de Mossoul ne soutient pas l'EI, mais ces derniers sont obligés de respecter son autorité. Pourtant, l'EI ne bénéficie pas du même soutien financier et populaire qu'auparavant : « Les citoyens irakiens sont forcés d'accepter le régime de l'EI, mais leurs valeurs tribales sont incompatibles avec les actions des membres de l'EI. Avec notre aide, ils cesseront de les soutenir », souligne-t-il, en ajoutant qu'il faut « remplacer l'idéologie radicale des jihadistes par une idéologie moderne et respectueuse de toutes les communautés ». Quant aux efforts de libération de la ville, Ali el-Maoula ne nie pas l'importance des alliés internationaux, mais souligne que la responsabilité d'un tel effort revient aux Irakiens.

Faleh Abdoul Jabbar, le directeur de l'Institut irakien des études stratégiques de Beyrouth, considère aussi que le régime instauré par l'EI, dont l'émergence est attribuée à l'absence de l'État irakien, ne survivra pas. Il attribue cette chute anticipée à la nature même de ce qu'il appelle le « califat rentier ». Selon lui, « l'EI finance ses activités en vidant les comptes bancaires et les propriétés des habitants, et en imposant des taxes exorbitantes ». Mais ses ressources principales proviennent du pétrole et des allocations externes, en faisant du régime une économie rentière et donc « non soutenable à long terme ». Par ailleurs, la survie du califat sera mise en péril par sa propre idéologie, estime-t-il. « Le califat ne prend pas en compte les idéologies des autres communautés et promeut des modes de vie opposés à ceux déjà présents. Les membres de l'EI commettent de telles sauvageries qui ne pourront que contribuer à l'instauration du chaos », conclut-il.

 

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