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Moyen Orient et Monde

Rétrospective : Sykes-Picot, la ténacité d’un mythe

Anniversaire - L’accord Sykes-Picot a 100 ans : et maintenant ?

Cette fiction narrative tend à faire oublier que c'est bien la conférence de San Remo en 1920 qui fut l'acte fondateur du partage régional.

16/05/2016

Depuis 2011 dans le contexte des crises violentes qui secouent la région, nombre d'observateurs ont évoqué la fin de la séquence historique ouverte par l'accord dit Sykes-Picot, qui a morcelé les provinces arabes de l'Empire ottoman. La faillite des États, l'apparition de microterritoires « zones franches » remettent en cause ce découpage conçu originellement dans une logique d'opposition aux efforts de construction nationale et afin de perpétuer la présence coloniale sous une autre forme. Cette vivacité du mythe de Sykes-Picot dans l'imaginaire collectif occulte cependant deux vérités historiques : l'accord « Sykes-Picot » n'a pas existé en tant que tel et n'en jamais porté le nom. Il serait ainsi plus juste de le renommer « Cambon-Grey » dans la mesure où, comme l'a rappelé l'historien Henry Laurens, « rien n'était la propriété de Sykes et de Picot ». « Les Anglais ont inventé cette dénomination bien plus tard pour en réduire la portée. » Par ailleurs, cette fiction narrative de Sykes-Picot tend à faire oublier que c'est bien la conférence de San Remo en 1920 qui fut l'acte fondateur du partage régional.

(Regards croisés : L'accord Sykes-Picot vu par des Arabes..., l'article de Samia Medawar)

Cambon-Grey

Henry Laurens rappelle qu'à cette époque, il existait un enjeu de rivalité féroce entre les puissances coloniales britannique et française. D'un côté, Londres cherchait à favoriser l'émergence d'une grande Arabie sous tutelle britannique, de l'autre, Paris nourrissait l'ambition d'une grande Syrie comme extension de la société levantine antérieure à 1914. Les instructions sont transmises à Mark Sykes et François Georges-Picot chargés de partager secrètement les territoires et répartir les sphères d'influence. Les négociations tributaires des rapports de force se prolongent des mois avant d'aboutir à l'accord de mai 1916 qui entérine l'échange de correspondances entre l'ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et le secrétaire au Foreign Office, Edward Grey.

(Analyse : Pourquoi un nouveau Sykes-Picot ne réglerait en rien les conflits du Proche-Orient, l'article d'Anthony Samrani)

L'accord improprement appelé Sykes-Picot est donc un découpage colonial secret conçu dans une logique d'opposition au fait national et au mépris des engagements pris en faveur de l'indépendance des peuples de la région pour servir des ambitions géopolitiques de la Grande-Bretagne et de la France qui s'adjugent le plus grand nombre de territoires. Les transactions franco-britanniques débouchent sur une division des provinces orientales en cinq régions comprenant des zones d'administrations directes françaises et britanniques et des zones d'influence sur le royaume arabe promis au même moment par le gouvernement anglais (correspondance Hussein-Mac Mahon) au chérif de La Mecque, Hussein. La promesse d'appuyer l'indépendance des Arabes, pernicieuse manœuvre de Londres pour encourager la révolte des Arabes contre l'Empire ottoman qui a rejoint l'Allemagne et de l'Empire austro-hongrois dans la Première Guerre mondiale, sera abandonnée au sortir du conflit. En réalité, l'accord dit Sykes-Picot fut remis en cause en raison de l'attitude de la Grande-Bretagne face aux évolutions introduites par le nouveau contexte international. L'année 1917, qui marque l'entrée en scène de la révolution russe puis l'entrée en guerre des États-Unis, transforme la donne en profondeur. La stratégie de Londres pour remettre en cause le statu quo consiste alors à inciter à l'expansion de la révolte arabe en Syrie contre les Français.

(Lire aussi : « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte », l'article d'Antoine Ajoury)

San Remo

Entre 1915 et 1920, date de l'adoption de l'accord définitif de San Remo, d'importantes tractations ont donc eu lieu pour le dépeçage de l'Empire ottoman dans un contexte de tensions aiguës entre la France et l'Angleterre. Le principe des mandats est accepté à la conférence de paix de Paris qui prévoit une zone de contrôle de tutelles directes au profit des mandats de la Société des nations (SDN) et la gestion temporaire des puissances européennes qui s'engagent à l'indépendance dans un délai raisonnable. Cette formule rompt définitivement avec les idées de sphère d'influence élaborées dans l'accord dit Sykes-Picot et pose le principe de tutelle des populations par des puissances chargées de les porter vers l'indépendance. Il s'agit alors pour la France et la Grande-Bretagne de parvenir à un accord pour délimiter leur zone de domination dans la région. En février-mars, une première conférence, à Londres, marque un premier pas dans les discussions. L'Angleterre y obtient notamment l'élargissement de la Palestine au nord de la Galilée. C'est véritablement à San Remo, un mois plus tard, que les deux puissances entérineront ce découpage qui prépare le cycle d'instabilités graves que connaîtra la région.


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