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Économie

Mesurer la pauvreté pour la réduire plus efficacement...

Conférence

L'Institut Issam Fares et Oxfam ont publié une enquête conjointe menée auprès de ménages libanais vulnérables pour tenter de mieux déterminer leur profil et les causes de leur appauvrissement.

30/04/2016

Des commerçants aux organisations internationales en passant par les autorités, le constat semble unanime : du fait du ralentissement de la croissance économique et du choc démographique résultant de l'afflux massif de réfugiés syriens, la pauvreté augmente au Liban. Reste à savoir dans quelles proportions et qui sont les plus touchés. Car « pour mieux lutter contre la pauvreté il faut pouvoir l'évaluer. Mais cela demeure difficile en raison du manque de données sur la nature et les causes structurelles de la pauvreté au Liban », confie d'emblée à L'Orient-Le Jour Sarah el-Jamal, assistante-chercheuse à l'Institut Issam Fares (IFI) de l'Université américaine de Beyrouth.

Mesurer plus précisément la pauvreté au Liban, tel était le thème de la conférence « Pauvreté, inégalités et protection sociale au Liban », organisée jeudi à l'IFI, pour présenter les conclusions d'une étude qualitative du même titre, réalisée par l'IFI et l'ONG Oxfam.
« La dernière étude statistique sur la pauvreté au Liban date de 2004, elle a été réalisée par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) à la demande du gouvernement libanais », regrette Mme Jamal qui recommande à l'État libanais d'actualiser ses chiffres sur la pauvreté pour lui permettre d'adopter des politiques sociales plus efficaces.
Pour combler ce manque de données, les chercheurs ont dû conduire des études de terrain dans les régions de Beyrouth, de Tripoli, du Akkar, de la Béekaa et de Nabatiyeh. « Nous avons mené 33 interviews qualitatives ainsi que des groupes de discussion, respectivement avec des acteurs-clés et 128 ménages libanais pauvres, en plus des réfugiés syriens et palestiniens. Le but était notamment de comprendre comment les ménages pauvres survivent au Liban », explique Rachel Eichholz, coordinatrice du pôle sécurité alimentaire et moyens d'existence à Oxfam. Le rapport de l'étude précise que les ménages interrogés ont été identifiés grâce aux recommandations des associations locales.

L'étude a donc tenté, grâce à ces entretiens, d'identifier les principales caractéristiques des ménages en situation de pauvreté. « Les 128 ménages pauvres composant l'échantillon de l'étude ont des revenus annuels variant entre 4 000 dollars et 8 000 dollars, avec des revenus plus élevés pour ceux résidant en zones urbaines par rapport à ceux en zones rurales », précise Mme Eichholz. « Ces revenus proviennent souvent d'un travail saisonnier ou d'un travail journalier dans le secteur informel, principalement dans l'agriculture, ou dans le BTP », poursuit-elle.

 

(Lire aussi : La difficile application des projets « argent contre travail » au Liban)

 

Ménages surendettés
« Les ménages pauvres consacrent la majeure partie de leurs revenus aux dépenses alimentaires, soit entre 35 % et 50 % de leurs dépenses mensuelles. Les dépenses en soins médicaux (20 %) arrivent en deuxième position, suivies des dépenses en éducation (15 %) », indique Mme Jamal.
Mais les données recueillies sur les dépenses des ménages n'ont pas suffi à évaluer leur situation de pauvreté et de vulnérabilité face aux imprévus. « Nous avons découvert que la plupart des ménages interrogés étaient surendettés pour subvenir à leurs besoins. Beaucoup ont aussi tendance à diminuer la quantité ou la qualité de leur repas pour réduire leurs dépenses. Certains vont même jusqu'à désinscrire leurs enfants des écoles pour survivre », reconnaît Mme Jamal.

Les équipes d'Oxfam et l'IFI ont également dû prendre en considération les conséquences de l'afflux massif des réfugiés syriens au Liban sur les ménages pauvres. « 86 % des réfugiés syriens et 65 % des ménages les plus pauvres du Liban sont concentrés dans les mêmes municipalités. Cet afflux a lourdement impacté les infrastructures publiques, la prestation des services sociaux et l'organisation du marché du travail dans ces municipalités », admet Mme Jamal avant d'ajouter qu' « entre 2010 et 2016 les ménages pauvres n'ont pas connu d'amélioration de leurs revenus, qui ont stagné pour certains et baissé de 25 à 30 % pour d'autres ».
De plus, mieux mesurer la pauvreté permet aussi de mieux cibler les ménages devant bénéficier d'une assistance sociale. Certains programmes d'aide adoptent la méthode « Proxy Means Testing », qui regroupe une variété d'indicateurs sur les caractéristiques du ménage, ses biens (TV, moto, frigo...), la composition du ménage, le niveau d'éducation de ses membres... Le programme Emergency National Poverty Targeting Program (ENPTP), financé par la Banque mondiale et mis en place par le gouvernement libanais depuis 2011, a ainsi adopté cette méthode pour sélectionner « les 105 849 ménages bénéficiant d'aides éducatives et médicales qu'offre l'ENPTP, et les 5 076 ménages les plus pauvres d'entre eux recevant également une aide alimentaire », explique Dania Sharaf, assistante exécutive de l'ENPTP.

Par ailleurs, le rapport recommande au gouvernement de conduire les réformes sociales nécessaires à une lutte efficace contre la pauvreté. « La Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS) ne couvre pas les travailleurs du secteur informel, réserve un traitement discriminatoire aux femmes (si l'épouse d'un homme inscrit à la CNSS est couvert par ses prestations, ce n'est pas le cas du conjoint d'une femme inscrite) », se désole Mme Jamal. « Les centres de développement social (affiliés au ministère des Affaires sociales) n'ont pas les ressources matérielles et humaines suffisantes pour répondre aux besoins des ménages pauvres », renchérit Mme Eichholz.
Le rapport appelle enfin les ONG et les agences onusiennes à collaborer davantage avec l'administration pour renforcer les programmes de protection sociale existants.

 

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