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Économie

La difficile application des projets « argent contre travail » au Liban

Focus

Mis en place depuis 2013 par les ONG, les programmes rémunérant les réfugiés contre des activités sociales semblent voués à disparaître, le gouvernement les accusant de favoriser l'emploi illégal.

12/04/2016

Verser une aide pécuniaire directe aux réfugiés syriens en échange d'un travail au service de la collectivité, c'était l'une des idées-phares des organisations non gouvernementales internationales (ONGI) pour répondre aux défis économiques et sociaux causés par la présence de plus de 1,2 million de Syriens, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Mis en place aux quatre coins du globe depuis une décennie, et dès 2013 au Liban, les programmes « argent contre travail » (CFW en anglais) ont connu un bilan mitigé, du fait d'obstacles politiques et juridiques liés à l'emploi de réfugiés.

En général, ces programmes offrent un travail manuel – entretien d'infrastructures publiques, collecte de déchets, etc. – aux bénéficiaires choisis sur des critères de vulnérabilité, syriens ou libanais. « Nous essayons de recruter au sein des personnes qui ont un lien direct avec le projet, comme les parents des enfants scolarisés dans une école en cours de restauration », souligne Alberto Alcalde, responsable d'un programme CFW à l'ONG italienne Intersos, qui finance la restauration de trois écoles dans la Békaa. Les travailleurs qualifiés reçoivent une compensation financière de 30 dollars par jour, les non-qualifiés de 20 dollars, et leur participation est limitée à un mois.

Compétition
Ce mode opératoire s'inspire des standards issus des discussions entre les ONGI et le ministère des Affaires sociales en 2014. « Certains bénéficiaires peuvent toucher d'autres aides humanitaires. Le but de ces standards est que le total des aides aux réfugiés ne dépasse pas le salaire minimum de 400 dollars, afin qu'ils ne concurrencent pas la main-d'œuvre locale », explique-t-on à Action contre la faim (ACF) – Liban, qui a coordonné deux programmes CFW dans la Békaa et dans le Sud jusqu'en avril 2015. Ces précautions ne semblent pas avoir été suffisantes pour rassurer les pouvoirs publics. « Le Plan de réponse à la crise libanaise lancé en 2015 mentionnait notamment la création d'activités génératrices de revenus rapides, soit l'équivalent des programmes CFW. Le ministère des Affaires sociales a d'abord accepté sous réserves de clarifications ultérieures sur leurs modalités pratiques, avant de se prononcer clairement contre les programmes CFW à partir de la mi-2015 », indique une source anonyme proche du dossier.

« Avec le temps, le gouvernement a réalisé que cela risquait de créer de la compétition entre Libanais et Syriens », explique une source du ministère sous le couvert de l'anonymat. « De toute façon, les Syriens qui y participent travaillent sans permis, ce qui est illégal », souligne cette source, rappelant que ceux enregistrés en tant que réfugiés s'engagent envers la Sûreté générale à ne pas travailler. Elle ajoute toutefois que le gouvernement pourra changer sa position s'il reçoit davantage d'aides financières. En 2015, 60 % des bénéficiaires des programmes CFW étaient syriens, contre 40 % de Libanais, selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), qui coordonne l'aide aux moyens de subsistance au Liban, dont les programmes CFW.


(Lire aussi : Cri d'alarme de Azzi : Il y a un million de chômeurs libanais)

 

Zone grise
« Le transfert d'argent dans le cadre d'un programme CFW n'est pas considéré comme un salaire, mais comme une donation en échange d'un travail fait pour le bien de tous, y compris les résidents libanais. Donc un permis de travail n'est pas nécessaire », rétorque Tarek Wheibi, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a coordonné trois projets CFW dans le Nord l'année dernière.
Autre argument avancé par les ONGI : la satisfaction des municipalités partenaires. « Plusieurs municipalités ont noté des cas de bénéficiaires qui ont ensuite trouvé un travail – manuel et à court terme – après avoir participé à l'un de nos programmes CFW », note ACF – Liban. « Nous sommes pour ce genre d'initiative », confirme le président de la municipalité de Tyr, Hassan Dbouk, où le dernier programme CFW d'ACF s'est déroulé. « Si les réfugiés ont l'opportunité de travailler et de ne pas rester oisifs chez eux, cela apaise les tensions sociales... » ajoute-t-il.

En attendant, ces programmes évoluent toujours dans une zone grise juridique. « Tant que la cellule de crise gouvernementale, créée suite à la crise en Syrie, n'a pas statué sur la participation des réfugiés aux projets CFW, ces derniers sont toujours assujettis à la loi. Et elle ne leur permet pas de travailler », maintient le ministère des Affaires sociales. De quoi décourager ultérieurement des bailleurs de fonds qui étaient déjà confrontés à d'autres arguments minimisant les retombées de ce type de programmes au Liban. « Les municipalités veulent toujours que les bénéficiaires ramassent les ordures, et les bailleurs ne considèrent pas cela comme un investissement durable », indique un humanitaire. « Les participants n'apprennent aucune nouvelle compétence, car cela coûterait trop cher aux ONGI et ne serait pas autorisé par le gouvernement », constate une autre source.

Le secteur d'aide aux moyens de subsistance, qui inclut les programmes CFW, a reçu seulement 13 % de ses besoins en 2015, soit environ 21,5 millions de dollars. Le Pnud n'était pas en mesure de mesurer la somme reçue, redirigée vers ces derniers, mais le nombre de bénéficiaires avoisinait les 15 000 entre 2014 et 2015.
Les programmes CFW disparaissent donc peu à peu des priorités des ONGI. « Nous nous concentrons maintenant vers des projets à long terme centrés sur l'emploi, comme des routes rurales ou l'infrastructure agricole. Idéalement, ils doivent être rattachés à des programmes gouvernementaux. C'est une approche plus axée sur le développement que sur l'aide humanitaire à court terme », précise Annabella Skof, experte en récupération économique et sociale à l'Organisation internationale du travail.

 

 

NB: Cet article a été modifié le 14/04 à 13h28 pour ajouter cette précision suivante du porte-parole du CICR au Liban, Tarek Wheibi, communiquée suite à sa publication :
« Conformément à la déclaration du gouvernement libanais lors de la conférence de Londres concernant la création d'emplois pour les Libanais et les Syriens au Liban et l'amélioration de l'infrastructure locale, le CICR cherche à élargir ses activités génératrices de revenus. Jusqu'à présent, la grande majorité des bénéficiaires des programmes CFW du CICR ont été des citoyens libanais. Les bénéficiaires, dont les Syriens, sont sélectionnés avec l'aide d'un partenaire local ou de la municipalité, et travaillent 10 jours ou moins par mois, améliorant ou restaurant l'infrastructure publique. Pour cela, ils reçoivent une rémunération équitable conformément à la loi libanaise du Travail ».

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Il faut bien voir que cette triste "affaire d’immigrés" laisse en liberté une féroce et mercantile oligarchie de prédateurs, pleinement responsable de la mauvaise situation de tous ces réfugiés !
Il faut s’en prendre d'abord à elle, cette responsable concentrée et globale de tout ce qui se passe, plutôt qu'au réfugié qui vient d'arriver parce qu'il lui est impossible de faire vivre sa famille chez lui sous les barils d’explosifs et dans la pauvreté, et que donc c'est à la fois une nécessité et un devoir ; pour lui ; d'aller là il peut trouver les moyens de survivre et d'exister comme l'ont fait avant lui les centaines de milliers de paysans-félléhînes libanais(h) qui ont quitté leur montagne crevassée pour aller en tant qu’émigrés dans ce Mahjar.... "satané !
Il faut quand même garder une hiérarchie des importances !
Il est quand même plus important de s'en prendre à ce noyau d’employeurs libanais(h) prédateurs que de passer son temps à s'en prendre à ces réfugiés, sous le prétexte xénophobe typique que, venus d'ailleurs, ils ont encore en eux les attributs de cette altérité.... Vu la manière dont on les traite, qu'ils ne soient plus pétris de tendresse pour ce pays, c'est assez compréhensible.
N’importe quel éhhh Libanais voudrait bien aimer ce bled, mais dans ce qui lui reste d'aimable !
Ces mêmes prédateurs, ceux qui règlent à leur aise le devenir de ces réfugiés et le devenir de ce pays aujourd'hui, le même Libanais éhhh les hait tout autant, lui aussi.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Ni la "gale", tout de même ? !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST : PETIT A PETIT NOUS LES GLISSER DANS LA PEAU !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Qui ou quoi ? Ce ne sont pas des "insectes" quand même ?!

NAUFAL SORAYA

Incroyabel... ce que les ONGI ne font pas pour nous les imposer par la force...

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