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Liban

Jack Lang à « L’OLJ » : Le Liban a l’intelligence de la modération

Entretien

Le directeur de l'Institut du monde arabe fait le parallèle entre l'épreuve libanaise et le choc des attentats du 13 novembre. Pour lui, la France a « peut-être » payé le prix de sa lutte contre les barbaries de l'EI et du régime syrien.

19/04/2016

Depuis qu'il préside l'Institut du monde arabe, l'ancien ministre français de la Culture, Jack Lang, accompagne le président François Hollande dans ses voyages officiels, à la demande de ce dernier.
Son action à la Culture durant les deux septennats de François Mitterrand instaure des rapports inédits entre le champ culturel et la politique étrangère et économique. Entre autres formes de modernisation de la culture, sous son égide, l'invitation à Paris des cultures étrangères, dont le support sera la Maison des cultures du monde, créée en 1982. Aujourd'hui, il prône une civilisation mondiale de la paix, dont il dit trouver une base à Beyrouth.
Héritier de l'esprit politique de solidarité, par opposition au blocage, il redécouvre un Liban paralysé, en y accompagnant le chef de l'État français en fin de semaine dernière.
Un Liban que sa passion pour le théâtre l'avait amené à visiter pour la première fois à l'âge de 22 ans, au début des années 60. La troupe universitaire de Nancy qu'il avait cofondée jouera à Rachana la tragédie d'Eschyle, Les sept contre Thèbes, à l'invitation de Assi Rahbani. Une critique « assez réservée » du spectacle et du jeu de Jack Lang fera l'objet d'un article publié dans L'Orient et signé par André Bercoff, alors directeur de L'Orient littéraire : ce sera le commencement inhabituel d'une « vieille amitié ».

C'est par ce récit que Jack Lang entame son entretien express avec L'Orient-Le Jour à Badaro, lors d'un rendez-vous glissé entre deux cérémonies à la Résidence des Pins.
Il ne dit mot sur la régression culturelle du Liban et s'attarde sur l'inévitable survivance de la culture, fût-elle en crise. « Il existe toujours des îlots de survivance de la culture », dit-il. Ses propos ne laissent entrevoir aucune nostalgie du passé d'or que le Liban a pu vivre. Son regard détaché sur le pays permet d'en cerner l'évolution, avec une rationalité qu'il sait allier à son « optimisme incurable ».
« Après la guerre civile, vous avez pu retrouver une énergie, une force, la sagesse de la modération », constate Jack Lang. « Et, aujourd'hui, vous subissez la guerre en Syrie en accueillant plus d'un million de réfugiés, mais vous parvenez à préserver la paix civile : cela relève d'une intelligence collective, qui est aussi un élément de la modération », poursuit-il.

(Pour mémoire : Commémoration du 13 avril 1975 : Le silence pervers de l'oubli )

 

Inventer une nouvelle utopie
À l'expression de « modèle libanais », qu'il s'abstient d'utiliser, il préfère évoquer « une réalité humaine, très belle, émouvante, touchante et très juste ». Cette réalité serait, à ses yeux, le fruit de l'épreuve libanaise. « Parfois, et cela est un paradoxe, une épreuve terrible provoque un choc, un sursaut, qui conduit à la sagesse », explique-t-il. C'est à « ses chocs » que le Liban doit sa modération.
Le parallèle avec les attentats du 13 novembre endurés par la France s'esquisse naturellement. Évoquant « les réactions spontanées, extraordinairement fortes, de la population à la suite de ces attentats », Jack Lang décrit ce que cet événement a induit : « Une prise de conscience collective du prix de la ville, des choses et des êtres humains. » Le début d'une nouvelle forme de modernité, qu'il reste à définir. « Peut-être aujourd'hui, en raison des circonstances que nous vivons, devons-nous être capables d'un dépassement de nous-mêmes. Nous dépasser en aspirant à une nouvelle utopie. Il nous faut inventer une nouvelle utopie, une nouvelle forme d'espérance », dit-il. À la sagesse se joint l'espérance, l'autre élément de la modération, selon lui.
« La désespérance conduit à la violence, et les fanatiques et fondamentalistes réussissent cette transformation », souligne-t-il. Ce qui manque donc à la politique occidentale (« prise au sens grec » de la gouvernance, la cité) serait la capacité d'entretenir l'espérance.

Face à la crise des déplacés syriens, qui répercute en Europe la déshumanisation causée par la guerre syrienne, il est nécessaire « d'imaginer pour la jeunesse des politiques publiques ambitieuses », estime Jack Lang. Il prône « le retour à l'éducation, au savoir, à la science et la culture ». Parce qu'on « ne peut faire reculer les fanatismes, la violence, les préjugés que par un appel à l'intelligence et la raison, fondé sur la vérité, la tolérance et le respect ».
« Les dirigeants européens seront-ils capables de ce sursaut ? Pourront-ils ne pas se contenter de belles paroles et passer à l'action ? » s'interroge-t-il.
Ce sursaut « surviendra », il est en devenir.
Des « initiatives » en ponctuent la genèse.

(Lire aussi : 41 ans après, il est temps de changer, par Samir FRANGIÉ, ancien député)

 

L'initiative pour le vivre-ensemble en Méditerranée
Il y a d'abord l'intelligence et l'audace de certains dirigeants de « dire la vérité sur les principes » dans leur lecture des convulsions régionales et de la guerre en Syrie. « Nous sommes contre la violence et contre la barbarie. Nous ne pouvons accepter que Bachar el-Assad dirige un système monstrueux qui assassine le peuple syrien », déclare Jack Lang. Il affirme, en réponse à une question, que les cinq députés français de droite qui ont rencontré le président syrien en mars dernier à Damas « ne sont pas représentatifs de la politique officielle de l'État français ». « Nous refusons de choisir entre deux formes monstrueuses de l'humanité », que sont les dictatures et le fondamentalisme, le régime syrien et l'État islamique. Même si la France a « peut-être payé le prix » de son double combat contre Damas et contre l'EI, à travers les attentats de novembre, « nous ne capitulerons pas. Nous ne nous lasserons pas d'expliquer les nuances » devant conduire à identifier les extrêmes, qui sont autant de formes de la barbarie. Le souci de ces nuances dicte le programme culturel de l'Ima, qui prévoit d'organiser un colloque sur les chrétiens de la région, non pas sous l'angle de leur protection, mais de « leur culture » enracinée dans les civilisations plurielles du monde arabe.

 

(Lire aussi : Une paix à reconstruire, par général Khalil HÉLOU, vice-président de « Liban Message »)



Cette « révolte (pacifiste) contre la violence » serait le premier acte d'un « engagement beaucoup plus fort, beaucoup plus déterminé » pour rétablir « les valeurs de vie ».
« L'enthousiasme collectif pour la paix » qu'il voudrait voir se diffuser serait une manière de reconquérir la mondialisation par la culture. L'abattement des frontières, l'émergence de défis communs aux démocraties du monde ont abouti à la naissance d'une initiative transnationale de modération, née à Beyrouth au lendemain des attentats de novembre dernier : « L'initiative pour le vivre-ensemble en Méditerranée ». Menée par des intellectuels libanais, sous l'égide de l'ancien député Samir Frangié, cette initiative tend à établir une plateforme de réflexion et d'action commune aux pays du berceau méditerranéen pour empêcher que s'y abatte un mur de la haine. Elle porte un appel à « l'union de tous les modérés du monde » face à la peste de l'extrémisme et sa contagion facile.

« C'est une excellente initiative », estime Jack Lang, qui a eu l'occasion de participer à un entretien dimanche entre le président François Hollande et deux représentants du groupe, Samir Frangié et Hind Darwish, à Beyrouth. Ce projet, présenté en décembre dernier par 14 personnalités – dont notamment nos collègues Hind Darwish et Michel Hajji Georgiou – sous l'égide de M. Frangié à l'ambassadeur de France, Emmanuel Bonne, trouve un écho à l'Élysée et devrait déboucher sur une conférence internationale à Paris. Il pourrait servir de « feuille de route » en réponse à « la nécessité de sauver une civilisation de la paix et du respect », conclut Jack Lang.

 

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FAKHOURI

La situation en France Normal 1er est désespérée !
On sort Jack Lang de la naphtaline après y avoir mis Fabius !!!!
Comme si Jack Lang pouvait faire quelque chose pour le Liban à part aller manger à crédit chez Noura !!!!

AIGLEPERçANT

S'il faut passer de fabius à lang pour comprendre la politique française du Liban, restons stoïques!

M.V.

Et Normal 1er ..." 1'intelligence d'un serpent sans venin "...en passant les 70 000 Euro d'ardoise, chez le restaurant NOURA à l'IMA /Paris le procès est il publié...? et Noura remplacé par qui..?

NAUFAL SORAYA

"... cela relève d'une intelligence collective, qui est aussi un élément de la modération »: c'est joliment dit... et ca remonte le moral, en ces temps où l'on voit le contexte général se dégrader sans cesse...

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