C’est en agissant ensemble que les réfugiés sur scène, avec un réalisme poignant, tenteront la voie de la liberté, au prix quelquefois de leur vie et de leur dignité. Photo Samy Haddad
Voir Lina Abyad diriger ses acteurs, c'est comprendre l'énergie que déploie cette femme au service d'un sujet difficile et audacieux, celui de la révolution syrienne. Tout commence par le titre, Naoum el-ghezlan, emprunté à une expression arabe pour symboliser la torpeur imposée par un régime dictatorial à des sujets impuissants. Pour la metteure en scène, qui s'est nourrie de nombreux voyages à Damas et de lectures d'auteurs syriens, la révolution syrienne germait dans les esprits il y a des décennies déjà. Comme depuis quelques siècles, lorsque les colonisateurs avaient apporté aux esclaves un peu d'instruction et les avaient progressivement amenés à prendre conscience de leur dignité d'homme, aujourd'hui la modernité du XXe siècle, avec Internet, les réseaux sociaux et le téléphone portable, a apporté un puissant outil de connaissance. Et cette connaissance va engendrer la révolution. Ce sont ces mêmes outils qui permettront à l'information d'être diffusée et la révolution d'avancer. Mais un ennemi sera remplacé par un autre, et le soulèvement populaire sera usurpé et arraché aux partisans de la liberté.
Le visuel devient réalité
On a attribué à cette longue traversée qui va mener les réfugiés syriens en terre sûre le nom de « chemin des fourmis ». Les fourmis disposent d'une forme d'intelligence collective. C'est en se suivant les unes les autres, dans une procession organisée, qu'elles retrouvent, entre deux trajets de longueurs inégales, le chemin le plus court. C'est ensemble, et dans un travail collectif, que les vingt acteurs vont reconstituer des morceaux de vie pour dénoncer la souffrance d'un peuple qui part pour ne pas mourir. C'est en agissant ensemble que les réfugiés sur scène, avec un réalisme poignant, tenteront la voie de la liberté, au prix quelquefois de leur vie et de leur dignité. Avec une remarquable mise en scène, bercée de poésie et avec peu de moyens, ce chemin sera repris par Lina Abyad en sens inverse, revenant sur les pas de milliers d'ombres humaines, et décliné en cinq tableaux. Que ce soit la lente et difficile ascension des personnages à la lueur d'un clair de lune, la nuit dans un camp au son d'un chant mélodieux évoquant leur inexorable cauchemar, les ombres nimbées de blanc regardant vers l'au-delà au son d'un Ave Maria, ou l'image du radeau de la liberté prenant – dans une verticalité qui semble invoquer le divin – l'allure d'une prison, le visuel poétique de Lina Abyad, avec ces milliers de corps humains réduits à des mains tendues vers l'impossible, devient réalité.
Trois échos pour un même chant
Au récit de ces milliers de personnes malmenées par un Charon cupide et déshumanisé, résonne en toile de fond la voix du poète Faraj Bayrakdar qui conte son histoire après des années d'emprisonnement. Le texte, difficile et quelquefois incompréhensible, interrompt souvent le spectateur dans son inhérence totale avec la scène. L'écrivain Yassine Hajj Saleh nous fait parvenir par Samira el-Khalil, son épouse, enlevée depuis deux ans, toute une correspondance qu'il lui a tenue à travers un réseau social. Lina Abyad réussit la gageure de mettre en scène l'indicible, et l'absence prend forme. D'aucuns lui reprocheront l'absence de femmes voilées, emblématiques d'un pays d'islam. Elle découle de son exigence de porter un regard sur l'humain universel, qui a perdu son identité dans un exil forcé, plutôt que sur le particulier.
S'approprier leurs douleurs, voilà ce que le metteur en scène exige du spectateur. Pleurer à la mort de cette petite fille qu'une mère, croyant la sauver, a laissée au bras de Doua'a, et qui, à bout de souffle, finira par abandonner l'enfant, perdue dans les profondeurs abyssales. Flairer l'odeur du sang qui traverse tous les pores du corps de Tima. Regarder les étoiles avec Walid, et, couché sur l'eau, sentir la mort infiltrer ses membres glacés. Protéger ses oreilles des hurlements de Dima mais ressentir les vibrations de sa douleur. Vivre en empathie avec eux, rentrer chez soi avec eux, penser à eux et redevenir humain.
« Le Sommeil des gazelles », pièce mise en scène et adaptée par Lina Abyad, au théâtre Irwin de la Lebanese American University. Jusqu'au 10 avril 2016.
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