À la tribune, M. Lazzarini, le colonel Asmar, Mme Rouhana, M. Karamé et la représentante de l’ambassade de Norvège. Photo fournie par Kafa
Deux ans après l'adoption de la loi 293/2014 sur la protection des femmes et des autres membres de la famille contre la violence domestique, les résultats du premier rapport national sur le degré de sensibilisation des Libanais(es) et sur leur comportement face à ce type de violence ont été présentés lors d'une conférence de presse organisée hier par l'association Kafa, au siège de l'ordre des avocats de Beyrouth. Une loi en vertu de laquelle 175 décisions de justice pour la protection de femmes violentées ont déjà été émises, l'association ayant contribué à 40 % d'entre elles.
Et pour la première fois, des chiffres sont venus étayer la connaissance qu'on a de ce phénomène. Ainsi, l'étude a montré que 44 % des Libanais connaissent (en d'autres termes ont dans leur entourage) une personne victime de violence domestique : de manière générale, chaque Libanais(se) dans la catégorie d'âge 20-50 ans a entendu parler d'une moyenne de 1,7 personne victime de violence chez elle. Mais que font-ils dans ces cas ? Selon le rapport, 55 % disent avoir le réflexe d'alerter la police au cas où ils seraient témoins de violence, et 44 % estiment avoir constaté une amélioration dans la prestation des forces de l'ordre quand celles-ci sont confrontées à des cas de violence domestique.
Une question a été posée aux sondés sur le comportement que devrait adopter la victime elle-même : près de la moitié ont déclaré lui conseiller de porter plainte, 13 % l'encourageraient à patienter et 36 % préfèrent l'option du recours à la famille. Le rôle de la justice était aussi au cœur du sondage, avec des taux de confiance peu reluisants : ainsi, 42 % des Libanais disent ne pas avoir confiance dans les tribunaux religieux, 38 % adoptent la même attitude à l'égard des tribunaux civils. Parmi les motifs évoqués pour expliquer ce manque de confiance, la corruption et les lois discriminatoires envers la femme occupent la tête de la liste.
Concernant le taux de sensibilisation au problème, 97 % des sondés affirment entendre parler des affaires de violence domestique dans les médias, notamment les télés. Quelque 77 % déclarent connaître les organisations qui soutiennent les victimes, et 93 % d'entre ceux-là ont évoqué Kafa. D'ailleurs, suivant les statistiques du centre relevant de l'association, une nette recrudescence du nombre des femmes qui s'y réfugient a été notée, surtout depuis l'adoption de la loi 293/2014 : ainsi, de 292 nouveaux cas en 2013, le nombre des cas recueillis par le centre est passé à 624 en 2014, et jusqu'à 772 en 2015. Une diversification des types de violence qui poussent les femmes à contacter le centre a également été constatée, qu'il s'agisse de violence physique, verbale, économique, psychologique ou encore sexuelle.
Les chiffres de Kafa montrent que 19 % des femmes qui contactent le centre ont été mariées avant 18 ans et qu'elles se situent généralement dans la tranche d'âge 19-45 ans.
(Lire aussi : « Bil qanoun », ou la démarche légale pour se protéger de la violence domestique)
La réactivité des juges
« Nous n'avons jamais eu l'illusion que la loi 293 mettrait un terme définitif aux crimes contre les femmes, car si les lois suffisaient à elles seules, tous les crimes auraient disparu. Mais nous pouvons affirmer que cette loi a contribué à combattre la violence exercée sur un grand nombre de femmes, notamment 175 d'entre elles qui ont, jusque-là, obtenu des décisions de justice en faveur de leur protection. Ces femmes viennent de différentes régions libanaises. L'équipe légale de Kafa a aidé nombre d'entre elles à porter plainte ». C'est en ces termes que Zoya Rouhana, directrice de Kafa, a résumé l'évolution de la situation depuis l'adoption de la loi deux ans plus tôt.
Mme Rouhana a ajouté que « le succès relatif remporté grâce à cette loi ne se serait pas concrétisé sans la réactivité des juges, qu'il s'agisse des juges des référés ou des avocats généraux, ainsi qu'un nombre non négligeable de membres de la police judiciaire ». « Malheureusement, ce succès relatif se limite à l'aspect de protection qu'apporte la loi, mais ne s'étend pas à l'aspect pénal puisque des dizaines de dossiers de meurtres contre des femmes attendent toujours de déboucher sur des jugements dans les couloirs des Palais de justice », a-t-elle poursuivi.
Philippe Lazzarini, coordinateur humanitaire des activités des Nations unies et représentant du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap), partenaire de Kafa dans la rédaction de ce rapport, a espéré que les résultats de cette étude paveront la voie à une intensification des efforts en vue d'une meilleure connaissance du problème, et des raisons profondes ainsi que des répercussions de la violence domestique.
Le représentant du ministre des Affaires sociales, Fahmi Karamé, a estimé que bien que le travail effectué soit pionnier, les véritables résultats seront obtenus lorsque cette loi ne sera plus seulement un outil de sanction, mais qu'elle s'intégrera dans la culture et dans la structure mêmes de la société.
Le colonel Élie Asmar, représentant le directeur général des Forces de sécurité intérieure (FSI), lui-même à la tête du projet de formation des membres de la police judiciaire à l'enquête dans les cas de violence domestique, a mis l'accent sur les grands progrès effectués à ce niveau au sein des forces de l'ordre, notamment au niveau de la manière dont ces cas sont gérés, dont les victimes sont accueillies dans les commissariats... Une représentante de l'ambassade de Norvège a également eu une intervention, axée sur le partenariat avec Kafa et la nécessité de mettre la loi 293 en application.
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