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Nos lecteurs ont la parole

Ce normal qui nous tue !

Comme toute langue vivante, le Libanais a incorporé à son dialecte de nouveaux mots qui résument avec humour une action ou un sentiment: «Gawguela» veut bien sûr dire utiliser l'engin de recherche Google sur Internet; «Takkes» signifie ajouter une taxe supplémentaire, en général par des parties qui ne le méritent pas.
«3adé», voulant dire normal en arabe, est en lui-même un mot anodin et de même origine linguistique que notre parler de tous les jours. Ce mot est souvent utilisé pour minimiser des situations absolument aberrantes et typiquement libanaises:
– 3adé de ne pas avoir un président de la République, 3adé de bloquer son élection, 3adé d'attendre des puissances étrangères le feu vert pour tel candidat ou tel autre.
– 3adé de voir des concitoyens assassinés en plein jour et devant témoins, pour une dispute minime de
circulation.
– 3adé d'avoir des tonnes de poubelles non ramassées.
– 3adé de savoir que la plupart de nos dirigeants sont corrompus et qu'ils ont amassé, en toute impunité, des fortunes qui se comptent en dizaines de milliards de dollars.
– 3adé de voir des fonctionnaires d'État, même membres de la magistrature, conduire des voitures de grand luxe, avec des salaires officiels qui ne le permettent pas.
– 3adé de remplacer nos forêts et notre littoral par des constructions sauvages en béton.
– 3adé de jeter sur la route des épluchures et autre détritus par la fenêtre d'une
voiture.
– 3adé pour des flics de former des petits groupes de conversation au milieu d'un carrefour où le trafic est complètement bloqué.
– 3adé pour des affaires administratives et légales d'être bloquées par une administration publique incompétente, véreuse et corrompue.
– 3adé pour nos jeunes de boire comme des trous, ou pire encore de se droguer et conduire comme des fous sur nos autoroutes mal indiquées et mal éclairées.
– 3adé de ne pas avoir de l'électricité dans le pays le plus riche de la région en ressources solaires et
hydrauliques.
– 3adé de ne pas avoir de l'eau potable dans nos robinets et d'en acheter dans des citernes à l'hygiène douteuse, ou d'en puiser dans des puits artésiens souvent boueux, saturés en calcaire et autres minéraux, ou carrément infects.
Je suis sûr que j'en oublie de ces «3adé» qui, quand énoncés individuellement et dans certaines situations cocasses, nous font même sourire et parfois rigoler. Nous avons acquis à travers les années la faculté de normaliser l'absurde et de l'accepter. Ces anomalies ne se sont pas développées en un seul jour; elles se sont greffées petit à petit sur un quotidien riche en disputes politiques, religieuses et confessionnelles, mais aussi en joies familiales, réussites professionnelles, amitiés sociales, naissances et morts dans la famille : la vie de tous les jours, quoi! Le noir qui nous entoure à présent est en fait le résultat d'additions répétitives et cumulatives de centaines sinon milliers de touches de gris pâle et gris foncé. Nous ne sommes pas en train d'assassiner notre cher pays d'un seul coup de poignard, mais plutôt par milliers de petits coups de canif. Certains voudraient nous dire que le résultat triste dans lequel se trouvent nos institutions et le pays en général est le résultat d'une grande intolérance dans le débat public et d'un refus du compromis avec autrui; à mon avis, c'est tout a fait le contraire: c'est notre tolérance insidieusement croissante pour le médiocre et notre adaptabilité infinie à l'incorporer dans la normalité de tous les jours qui nous ruinent lentement, mais sûrement.
Dans les années 1980, Kelling et Wilson, respectivement criminologiste et sociologue américains, sortirent la théorie de «la fenêtre cassée» («broken window theory»). Selon cette théorie symbole, toutes les fenêtres d'un bâtiment finissent par être cassées, quand une seule fenêtre est initialement trouvée cassée et sa réparation négligée. Cette fenêtre initiale non réparée donne l'impression au voisinage que personne n'est en charge du bâtiment, ou que personne ne se soucie de son état général. Dans les années qui suivirent cette théorie, plusieurs gouvernements locaux et départements de police aux États-Unis et en Europe l'appliquèrent pour améliorer avec beaucoup de succès les statistiques locales de vagabondage, délinquance et criminalité. Même un graffiti ou une poubelle de rue non effacé ou réparée n'étaient plus tolérés, et le message d'une telle intolérance était celui d'une autorité déterminée à endiguer les grands crimes en commençant avant et surtout par le plus petit des délits, ceux que la population avait fini par accepter en tant que 3adé ! À New York City par exemple, une telle politique aboutira à une diminution spectaculaire du taux de meurtres: 26,5 meurtres par 100000 habitants en 1993 et 3,3 meurtres par 100000 habitants en 2013!
L'humour du citoyen libanais est bien connu et lui a permis à travers les âges d'ajouter du blindage à sa résilience légendaire; l'«humour est la politesse du désespoir» comme avait si bien dit l'écrivain français Chris Marker. Il est grand temps toutefois que cet humour salutaire se traduise aussi en actions salvatrices, dans les petites actions avant même les grandes. Le Liban a plein de bâtiments détruits, au sens figuratif et littéral, mais aussi bien plus de fenêtres à réparer. Les grandes manifestations populaires sont bien sûr un droit et une nécessité, mais aboutissent rarement à des progrès réels sur le terrain, surtout dans notre environnement moyen-oriental répressif. C'est plutôt la nécessité d'une multitude de petites actions journalières qui aurait plus de chance d'aboutir à un rejet réel du 3adé et de la
médiocrité.
Le Liban a besoin d'une politique de la fenêtre cassée adaptée à son propre environnement. Dans un passé récent, l'ONG libanaise Offre-joie a démontré l'impact positif qu'une action aussi simple que de peindre la façade de vieux immeubles de couleurs variées et gaies avait sur le moral d'un quartier, sinon de toute une ville. Nous avons donc déjà une initiative bien de chez nous qui pourrait facilement traduire l'initiative américaine de la «fenêtre cassée» en initiative libanaise de la «façade peinte»: tellement simple et tellement effectif! Ce sont ces petites idées qui mènent à de grands actes. Face à la faillite de l'État, n'est-il pas temps pour le citoyen de s'organiser localement (à travers des comités de quartier effectifs) pour endiguer le flot meurtrier de la médiocrité normalisée? Puissions-nous retourner le mot 3adé à son intention première: l'indication du simple, du beau, du pur, du naturel. Du Liban qu'on souhaite tous, non celui qu'on s'est résigné à accepter.

Comme toute langue vivante, le Libanais a incorporé à son dialecte de nouveaux mots qui résument avec humour une action ou un sentiment: «Gawguela» veut bien sûr dire utiliser l'engin de recherche Google sur Internet; «Takkes» signifie ajouter une taxe supplémentaire, en général par des parties qui ne le méritent pas.«3adé», voulant dire normal en arabe, est en lui-même un mot anodin et de même origine linguistique que notre parler de tous les jours. Ce mot est souvent utilisé pour minimiser des situations absolument aberrantes et typiquement libanaises:– 3adé de ne pas avoir un président de la République, 3adé de bloquer son élection, 3adé d'attendre des puissances étrangères le feu vert pour tel candidat ou tel autre.– 3adé de voir des concitoyens assassinés en plein jour et devant témoins, pour une...
commentaires (1)

Tres beau texte,sage et porteur d'esprit et d'espoir.

Avette

18 h 13, le 01 avril 2016

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Commentaires (1)

  • Tres beau texte,sage et porteur d'esprit et d'espoir.

    Avette

    18 h 13, le 01 avril 2016

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